Les régions prêtes à appuyer sur l'accélérateur

Régions de France a fêté les dix ans de la loi Notr au Sénat ce 2 avril. L’occasion de célébrer le succès et les atouts des nouvelles régions… et de demander à grandir encore. Une voie que l'Etat, a-t-on beaucoup entendu au fil de cette journée, ne serait guère enclin à emprunter.

Après y avoir célébré ses 25 ans, c’est à nouveau le Sénat que Régions de France a retenu comme écrin pour fêter les dix (bientôt onze) ans de la loi Notr, qui a singulièrement renforcé les compétences des régions, et leur taille pour plusieurs d’entre elles. Un véritable succès, ont salué les différents intervenants, acquis à la cause, dont le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, se disant "grand supporteur de la loi". Une loi qui a fait de cet échelon un "maillon conciliant réponse aux questions du quotidien et réponse aux défis de transition", loue Carole Delga, présidente de Régions de France.

"L’étude EY 2024 sur l’attractivité des régions de l’UE place 5 régions françaises parmi les 15 les plus attractives. Un résultat obtenu grâce à cette taille critique, qui nous rend plus visibles et nous permet d’avoir une voix qui porte davantage, notamment auprès des institutions européennes […]. Et qui permet aussi des économies énormes", prend exemple Franck Leroy, président de la région Grand Est. Lequel voit au passage d’un très mauvais œil le "bricolage institutionnel" opéré à l'Assemblée nationale (lire notre article du 31 mars) visant à faire de l’Alsace "la plus petite et la deuxième région la moins peuplée de France". 

Nouvel acte de décentralisation : "rien de très concret"

Un succès emporté sans effet de bord, qui plus est. Redoutée, "la recentralisation régionale n’a pas eu lieu", observe la professeure de droit public Géraldine Chavrier. Ce qui devrait inviter à aller plus loin. "Il y a encore un long chemin à parcourir", indique la présidente de la région Occitanie, qui lorgne jalousement sur les prérogatives des Länder allemands ou autres communautés autonomes espagnoles.

On n’en prendrait toutefois guère le chemin. Évoquant le projet de loi décentralisation porté par le Premier ministre, le président du Sénat, Gérard Larcher, confie son peu d’espoir d’avoir "un texte qui réponde pleinement aux attentes". "Nous ne voyons rien venir de très concret", prévient-il, tout en conseillant au gouvernement de "ne pas être déceptif". Franck Leroy ne se berce pas non plus d’illusion. "Le projet ne peut pas avoir de grande ambition" compte tenu d’un "État frileux", paralysé par "le lobbying de la technostructure, qui l’emporte toujours si elle n’a pas de pouvoir fort en face", estime-t-il. Carole Delga n’attend pas non plus "grand-chose du texte", pour les mêmes raisons : "La technostructure a pris le pouvoir". Ce qui serait d’autant plus préjudiciable que "ceux qui décident ne connaissent pas la réalité du terrain", juge-t-elle. 

Un État "bordélique"...

"Le sujet, c’est la défiance organisée de l’État à l’égard de tout ce qui est en dessous de lui", pose Anne Lauvergeon, reconvertie dans le conseil et co-présidente de la commission Simplification et réforme de l’État du Medef. Les régions restent "bridées par les mêmes craintes et les mêmes fantasmes" qu’à leur création, en 1982, diagnostique Géraldine Chavrier. "On a peur des régions", confirme Renaud Muselier, président de la région Paca. Par "on", il faut entendre l’État, qui ne consentirait à céder ses prérogatives qu’au pied du mur.

"Quand l’État transfère, c’est que ça ne va pas bien", décode ainsi la journaliste Natacha Polony, invitée en tant que fondatrice de la revue Audace. Une analyse qui pourrait paradoxalement réjouir les régions, puisque l’État aurait cette capacité à transformer en plomb tout l’or qu’il touche, à en croire différents intervenants. "Le dysfonctionnement de l’État est excessivement grave", estime ainsi Carole Delga. "La rationalité élémentaire a totalement déserté" ce dernier, juge encore l'ancienne secrétaire général adjointe de l'Élysée Anne Lauvergeon. "Un État bordélique, où rien ne fonctionne", renchérit l’ancien ministre Jean-Louis Borloo, qui dénonce lui aussi "une élite qui bloque le système". "Plus on s’éloigne de Paris, mieux ça va dans notre pays", résume François Villeroy de Galhau. 

… et contrôleur

Et même lorsqu’il finit par déléguer, l’État "recrée une structure au-dessous" pour conserver le contrôle, constate Natacha Polony, alors que son rôle n’est "pas de mettre son nez partout et de décider à la place des gens". "Nous sommes devenus un pays de contrôleurs et d’inspecteurs", observe plus généralement Jean-Louis Borloo. "La responsabilité (nous) est donnée au mieux avec un élastique, au pire avec une laisse", déplore le président de la région Centre-Val-de-Loire, François Bonneau. Et ce, d'une part, en obligeant les régions "à mendier 90% de leur budget auprès de lui", note Jérôme Durain, président de la région Bourgogne-Franche-Comté. Et, d'autre part, en "produisant de la norme", indique Anne Lauvergeon, alors qu’il faut selon elle "alléger, en enlever".

L'ancienne présidente d'Areva déplore ainsi que le projet de loi de simplification de la vie économique soit "tanqué depuis 3 ans", bien qu’il ne constitue "qu’un début de simplification". Et de prendre en exemple la reconstruction de Notre-Dame et l’organisation des Jeux olympiques, tous deux rendus possibles "grâce à des lois d’exception". "La seule fois où on a fait quelque chose de formidable. Quand on n’a pas respecté la loi…", salue également Jean-Louis Borloo. Pas le moindre des paradoxes, alors que lesdits exemples ont singulièrement contourné des dispositions environnementales tout droit issues du Grenelle de l’environnement qu’il avait lui-même porté (lire notre article du 3 mai 2019).

Ode à la liberté… 

"Redonnez aux Français la liberté de choisir leur destin", exhorte in fine Carole Delga. "Laissez-nous faire", lui fait écho Renaud Muselier. Mais pas chacun dans son coin, prévient un Jean-Louis Borloo qui déplore qu'aujourd'hui, "tout le monde fait tout", avec "une inefficacité totale garantie". "La France est le pays le plus émietté au monde dans l’action publique", se lamente-t-il. "Les régions et les départements ont des vies parallèles. Il va falloir qu’on travaille ensemble", préconise de même Jérôme Durain. Une nécessité d'autant plus grande que Claire Charbit, ancienne cheffe de l’unité Attractivité régionale de l'OCDE, souligne que "la qualité du dialogue entre les différents acteurs" est un facteur d'attractivité pour les investisseurs. 

… et à la coopération

Ensemble, et à tout le moins pas l’un contre l’autre. "La guerre des collectivités" ne doit plus avoir lieu, prescrit Géraldine Chavrier, à l'heure où Territoires unis semble avoir vécu. "Rien ne serait pire qu’une concurrence entre les territoires", avertit également Natacha Polony, qui recommande plus encore de "ne pas effacer un échelon au profit d’un autre". Y compris même cet État tant vilipendé, "à l’heure où les Nations impérialistes sont de retour", relève-t-elle, dans un message à peine voilé aux tenants d'une "Europe des régions". Au vu des négociations sur le prochain budget pluriannuel de l'UE, qu'elle soit rassurée : on en est loin.

 

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