Mélanie Thomin (ANPP) : "Il ne faut pas demander aux territoires de faire davantage avec moins d’ingénierie"
L'Association nationale des pôles territoriaux et des pays (ANPP) tenait les 24 et 25 septembre 2026 son Congrès annuel des Pôles territoriaux et des Pays (#CAPP26). L'occasion de faire le point avec sa présidente, Mélanie Thomin, sur l'actualité des Pays, le projet de stratégie nationale d'aménagement du territoire, le financement de l'ingénierie, l’avenir des contrats pour la réussite de la transition écologique (CRTE)... Au moment où le gouvernement envisage d'amputer de 5,4 milliards d'euros les moyens des collectivités, la députée du Finistère estime crucial de préserver l'ingénierie à l'aune des grandes transitions en cours.
© Eric TSCHAEN-REA / Mélanie Thomin
Localtis : La ministre de l'Aménagement du territoire et de la Décentralisation, Françoise Gatel, a mis en place des groupes pour élaborer une stratégie nationale d'aménagement du territoire : comment l'ANPP se situe-t-elle par rapport à cette initiative et qu'est-ce que vous en attendez ?
Mélanie Thomin, présidente de l'ANPP : Nous appelions de nos vœux la définition d’une stratégie nationale sur le sujet depuis de nombreuses années. L’ANPP est donc favorable à cette démarche, et nous souhaitons qu’elle aille jusqu’à son terme. Mais une stratégie nationale d’aménagement n’a de sens que si elle donne davantage de cohérence à l’action publique, davantage de visibilité aux élus et davantage de capacité d’agir aux territoires. Elle ne doit pas être simplement un document de plus. Elle doit permettre de fixer un cap national tout en reconnaissant la diversité des situations territoriales.
C’est précisément là que les Pays et les Pôles territoriaux ont un rôle à jouer. Ils sont des espaces où l’on dépasse les frontières administratives pour raisonner à l’échelle des bassins de vie, des coopérations et des projets. Au 1er janvier 2026, les 268 territoires de projet couvrent ainsi 62% du territoire métropolitain et 47% de la population française. Nous attendons donc de cette stratégie qu’elle reconnaisse pleinement cette réalité territoriale et qu’elle s’appuie sur les territoires de projet pour passer de la stratégie à l’action.
L'idée de réserver 1% des financements à l'ingénierie fait son chemin mais tarde à trouver une traduction dans les textes de loi, qu'en pensez-vous ?
Le paradoxe est aujourd’hui assez simple : tout le monde reconnaît que l’ingénierie est indispensable, mais lorsqu’il faut la financer durablement, elle devient subitement beaucoup plus difficile à considérer comme une dépense légitime. Pourtant, sans ingénierie, les crédits d’investissement ne produisent pas tous leurs effets. Il faut des agents pour faire émerger les projets, monter les dossiers, rechercher les financements, coordonner les acteurs, suivre les opérations et évaluer les résultats. L’ingénierie du développement local n’est pas un coût préalable à l’investissement : elle est une condition de l’investissement. Plusieurs rapports parlementaires, dont le dernier des sénateurs Louis-Jean De Nicolaÿ et de Nicole Bonnefoy en juin 2026 proposent justement de mettre en place un fonds "1% ingénierie", notamment par prélèvement sur les enveloppes consacrées à l’investissement, et estime que ce mécanisme pourrait contribuer à financer durablement plusieurs centaines de postes d’ingénierie territoriale. Alors, pourquoi cela bloque-t-il ? Je pense qu’il y a encore une difficulté culturelle et budgétaire : on continue trop souvent à opposer ingénierie et investissement, alors qu’ils sont indissociables. Il faut sortir du symbole. Le 1% doit devenir une règle simple, lisible, pérenne et territorialisée, qui permette notamment aux territoires ruraux et aux territoires de projet de consolider leurs équipes.
Les CRTE arrivent à leur terme et pourraient être remplacés par des CTE (Contrat État/Territoires), quelles sont vos attentes ?
Si les nouveaux CTE doivent être pleinement opérationnels en 2027, il faut que la période de transition ne crée pas une année blanche de la contractualisation. Les territoires ne peuvent pas attendre plusieurs mois pour savoir quels seront les financements, les priorités, les règles et les projets réellement accompagnés. Notre demande est donc très simple : que la transition entre les deux générations de contrats soit juridiquement et financièrement sécurisée.
Les Pays ne demandent pas une nouvelle couche administrative. Ils demandent que l’on reconnaisse leur utilité dans une organisation territoriale qui doit justement devenir plus simple et plus efficace. La décentralisation ne peut pas conduire à faire disparaître les espaces où les collectivités coopèrent. Au contraire : plus on décentralise, plus on a besoin de coopération entre communes et intercommunalités, et plus on a besoin de lieux capables de construire des stratégies à une échelle pertinente.
C’est précisément la fonction des Pays et des PETR : faire ensemble ce qu’aucune collectivité ne peut faire seule. Leur financement doit donc être regardé non pas comme une dépense institutionnelle supplémentaire, mais comme un investissement dans la capacité collective des territoires à agir. Pour rappel, l’effet levier d’un Territoire est de 4 euros, soit un euro investi, c’est trois euros effectifs pour le territoire et un euro en mutualisation. Dans le contexte budgétaire actuel, notre message est donc clair : il ne faut pas demander aux territoires de faire davantage avec moins d’ingénierie. Si l’État veut accélérer la transition écologique, l’adaptation climatique, la réindustrialisation, la revitalisation, les mobilités ou encore les politiques de services à la population, il doit investir dans les capacités d’action locales.