Relancer l'industrie par les territoires : des moyens sous-dimensionnés

Alors que le gouvernement planche sur sa stratégie nationale d'aménagement du territoire, les dispositifs nationaux apparaissent sous-dimensionnés pour espérer relancer l'industrie à partir des territoires.

Lancés en juin 2026 par Françoise Gatel, ministre de l'Aménagement du territoire et de la Décentralisation, les travaux autour de la stratégie nationale d'aménagement du territoire ont pris la forme de trois ateliers les 16 et 17 septembre 2026 réunissant ministres, parlementaires, élus, chercheurs et experts. "On tricote des choses, on a tous une part de la solution, c'est une sorte de puzzle", explique à Localtis Françoise Gatel à l'issue du premier de ces ateliers, qui traitait de la réindustrialisation.

L’occasion de dresser un état des lieux, documenté par Arnaud Brennetot, professeur de géographie à l'université de Rouen Normandie, auteur de l'étude sur les très petites entreprises en milieu rural publiée en juillet par l'institut Terram (lire notre article du 27 juillet 2026). "Les territoires ont des trajectoires extrêmement hétérogènes, a précisé en préambule le géographe, il y a le grand U de la croissance, cette France de l'Ouest et du midi, avec la vallée du Rhône, et des territoires qui perdent à l'inverse des emplois dans les services collectifs, les écoles, le commerce de détail, la construction. On a besoin d'une stratégie différenciée." 

Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l'Industrie, qui s'est exprimé en clôture de l'atelier, distingue trois catégories de territoires : les "champions" fortement industriels, qui "se sont donné les moyens" et qui "n'ont plus trop besoin de nous" ; les territoires de reconquête industrielle, qui "ont gardé une structure industrielle" mais qui "ont des faiblesses très importantes avec des filières très anciennes et en souffrance", et qui "ont besoin d'un soutien très fort" ; et les territoires d'équilibre, entre les deux, avec une ingénierie suffisante, qui "peuvent continuer à avancer en s'appuyant sur l'innovation et sur d'autres secteurs que l'industrie".

Mieux articuler développement des métropoles et développement du rural

L'atelier a permis de poser les bases des incontournables d'une stratégie nationale qui relierait l’industrie à l’aménagement du territoire. Pour les participants à l'atelier, il s'agit de bâtir une stratégie qui puisse arrimer le développement des métropoles et celui des territoires ruraux et qui prenne en compte les évolutions récentes : développement du télétravail après la période covid, quasi-généralisation de la fibre dans les territoires et l’irruption de l'intelligence artificielle. Le préfet François Philizot, président du conseil d'orientation de l'observatoire des territoires, n’hésite pas à parler d’exode urbain, prenant l’exemple de la Bretagne, région "qui a le plus gagné en population depuis vingt ans, ensuite c'est la Normandie". "A l'heure actuelle, les ingénieurs veulent bien s'installer à Toulouse, Nantes, Bordeaux, mais pas à Dijon. Or si on n'attire pas, il n'y a pas de développement possible. Il y a un travail considérable à faire sur l'image et la représentation", a-t-il affirmé, à contrecourant de chercheurs tels que le géographe Achille Warnant, pour qui l’attractivité ne doit plus être l’alpha et l’oméga des politiques d’aménagement du territoire (lire notre article du 9 septembre 2025). 

Parmi les points qui peuvent participer à l'attractivité, comme l'a vérifié Arnaud Brennetot dans le cadre de son étude pour l'institut Terram, les patrons de TPE placent les besoins de recrutement en tête (57%), les mobilités et l'accessibilité (16%), le foncier et l'immobilier (15%). Sans oublier l'accès aux soins. "Si on veut relancer l'industrie aujourd'hui, il faut que les responsables influencent les politiques sectorielles, comme les universités, le réseau TGV, et la question de la santé, a insisté Jean-Pierre Duport, préfet de région honoraire, l'accès aux soins est souvent sujet à une inégalité territoriale majeure et c'est un enjeu essentiel pour le développement des projets y compris industriels."

Concernant les compétences, les représentants de Régions de France ont alerté sur les coupes successives qui ont eu lieu sur le Plan d'investissement dans les compétences (PIC) initié en 2018. Coupes qui ont déjà entraîné une forte baisse des entrées en formations des demandeurs d'emploi (lire notre article du 17 septembre). L'association vient d'interpeller le Premier ministre à ce sujet, insistant sur l'urgence de miser sur les compétences des jeunes Français pour transformer l'économie.

Des dispositifs insuffisamment financés

Enfin, les discussions ont permis de faire le tour des dispositifs et des outils actuellement en place pour favoriser la dynamique industrielle. Et si des atouts leur sont reconnus, les participants ont aussi pointé leurs faiblesses. Exemple avec les Territoires d'industrie, "le premier programme à réhabiliter la dimension territoriale de la politique industrielle", d'après Louis-Samuel Pilcer, expert associé au sein de l'Observatoire de l'économie de la Fondation Jean Jaurès, auteur d'une étude sur la réindustrialisation dans les territoires (lire notre article du 24 février 2026).

Lancé en 2018, le programme était initialement doté de 954 millions d'euros répartis entre l'Etat et les régions sur cinq ans pour accompagner les projets au sein des territoires labellisés. Il a été raboté au fil des années. L'Etat s'était engagé sur une enveloppe de 100 millions d'euros par an pour la deuxième phase de 2023 à 2027, via le fonds vert. Montants qui n'ont jamais été atteints. "Il est indispensable de remettre en place un outil financier", a insisté Louis-Samuel Pilcer, comparant ces crédits aux 54 milliards d'euros du programme France 2030. Lui propose une enveloppe de 20 milliards d'euros par an pour les territoires.

A cet égard, le volet territorial de France 2030 est jugé insuffisant, ne représentant que 1% de la totalité du plan. "On ne pense jamais aux territoires sur lesquels les projets sont installés, en matière d'infrastructures de transports, de logements… Il faut un rééquilibrage", a appuyé l'expert de la Fondation Jean Jaurès. Même diagnostic pour le dispositif Sites clés en main, qui, selon les participants à l'atelier, manque aussi de moyens pour être mis en œuvre efficacement, malgré le fonds friches, qui mériterait d'être pérennisé et abondé.

Enfin, dernier point et non des moindres : le transfert des moyens financiers aux collectivités, en même temps que le transfert de compétences. "La loi Notr a donné des compétences aux collectivités mais pas les moyens, a ainsi reproché Jalil Benabdillah, vice-président de la région Occitanie et président du Cner, on ne nous donne pas les moyens de mettre en place les politiques publiques, en lien avec l'Etat stratège, alors qu'on a montré qu'on en était capable."

 

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