Santé dans les territoires : le rôle clé des élus dans la recherche de solutions contre les déserts médicaux
87 % du territoire est classé en désert médical et 6,6 millions de Français manquent d'un médecin traitant. Pour répondre à ces défis, les territoires mobilisent de nombreux leviers d’actions en matière d’accès aux soins, de prévention et de coordination. L’enjeu est désormais d’accompagner des solutions qui démontrent leur efficacité afin qu’elles puissent être adaptées et reproduites dans d’autres territoires.
© Carmen
Déserts médicaux : un constat socio-démographique qui force à penser autrement
Face à la dégradation des indicateurs de santé et à la pression budgétaire qui pèse sur les infrastructures, les exécutifs locaux doivent désormais structurer des réponses adaptées à leur territoire.
La France compte en moyenne 8,2 médecins généralistes pour 10 000 habitants¹, un indicateur qui traduit la fragilisation de l’offre de soins de proximité. Cette tension se manifeste concrètement par des délais d’accès aux soins plus longs, des difficultés à trouver un médecin traitant et/ou un médecin spécialiste et des parcours de soins parfois discontinus, en particulier dans les territoires ruraux, périurbains ou socialement fragilisés.
Dans ce contexte et face aux déséquilibres du maillage territorial, les élus locaux se retrouvent en première ligne devant les attentes de leurs concitoyens et jouent un rôle croissant d’animation, de coordination et de soutien au projets de santé, en complément des compétences de l’État, des ARS et de l’Assurance maladie.
Au-delà de la création de nouvelles structures ou de nouveaux dispositifs d’accès aux soins, un défi majeur apparaît aujourd’hui : renforcer la capacité des territoires à identifier leurs besoins, mobiliser leurs partenaires, expérimenter de nouvelles formes d’organisations et diffuser les solutions qui démontrent leur efficacité. C’est cette capacité collective qui conditionne désormais la résilience des territoires face aux inégalités d’accès aux soins.
La prévention constitue également un levier stratégique encore insuffisamment mobilisé. La France y consacre 2,3 % de ses dépenses courantes de santé, contre une moyenne de 3,4 % au sein de l'OCDE (données du Dr Fadi Jamal, Cardio Park).
La prévention constitue un levier d’action territoriale. Comme l’a rappelé Colin Charrier, coprésident de la Fédération des Maisons Sport-Santé, l’activité physique adaptée ne relève pas uniquement du sport : elle s’inscrit pleinement dans les parcours de santé. Les Maisons sport-santé illustrent ainsi la manière dont les collectivités, les professionnels de santé, les professionnels de santé (notamment via les Communautés professionnelles territoriales de santé - CPTS) et les acteurs associatifs peuvent construire des coopérations visant à la fois à la prévention, le maintien de l’autonomie et de la qualité de vie.
Au-delà de ses bénéfices sanitaires, la prévention constitue également un investissement : en limitant l’apparition ou l’aggravation des pathologies, elle contribue à réduire les besoins de prises en charge et les coûts associés à plus long terme.
Parallèlement, les démarches fondées sur le principe de l’« aller vers » démontrent leur efficacité sur le terrain et font aujourd’hui face au défi de leur déploiement à grande échelle.
1Indicateur de densité des médecins généralistes, Cartosanté l'Atlasanté.
Stratégies de santé décentralisées : les leviers d’action des collectivités locales
En fédérant les acteurs de leur territoire, les élus disposent d’outils contractuels et financiers pour structurer une offre de soins coordonnée et cohérente.
Parmi les leviers opérationnels à leur disposition figurent le soutien à la création de maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), le conventionnement de centres de santé municipaux ou associatifs, le déploiement de médiateurs en santé ou de bus santé, ainsi que la mise à disposition de foncier ou l'évaluation des besoins des administrés.
Pour structurer une offre de soins coordonnée, les collectivités peuvent mobiliser plusieurs leviers complémentaires : analyser les besoins des territoires, faciliter l’implantation d’équipements de santé grâce à la mise à disposition de foncier, soutenir la création de maisons de santé pluriprofessionnelles ou de centres de santé, et déployer des dispositifs de proximité comme les médiateurs en santé ou les médico-bus.
Comme l’a rappelé Jean-Pierre Thierry, médecin de santé publique et conseiller médical de France Assos Santé, l’amélioration de l’accès aux soins ne peut être évaluée uniquement à l’aune de l’offre disponible. Elle doit également être appréciée du point de vue des patients, en veillant à la continuité des parcours, à la lisibilité des dispositifs et à la qualité de l’accompagnement.
Sur le plan budgétaire, de nombreux investissements territoriaux contribuent à la santé, même lorsqu’ils relèvent, à première vue, d'autres politiques publiques. Le professeur Daniel Benamouzig évoque les « budgets cachés de la santé » : de nombreux investissements réalisés au titre d’autres politiques publiques (infrastructures sportives, mobilités durable, restauration scolaire, etc.) produisent également des effets bénéfiques sur la santé des populations.
Cette approche plus intégrée de la santé montre qu’un même investissement peut produire des effets positifs sur plusieurs politiques publiques simultanément. Une piste cyclable, par exemple, favorise les mobilités durables, contribue à la prévention des maladies chroniques et améliore la qualité de vie des habitants. Cette lecture transversale invite ainsi les collectivités à raisonner en termes de co-bénéfices et éclaire leur choix d’investissement.
Deux d’entre eux jouent un rôle particulièrement structurant :
- le contrat local de santé (CLS) : signé avec l'Agence Régionale de Santé (ARS), il formalise un plan d'action pluriannuel adapté aux spécificités épidémiologiques du territoire et adossé à des moyens financiers dédiés ;
- la communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) : cette structure constitue l'interlocuteur naturel des élus pour structurer l'offre de soins ambulatoire.
- La communauté professionnelle territoriale de santé regroupe les professionnels de santé libéraux et hospitaliers autour d'une logique de coordination à l'échelle d'un bassin de vie.
Au-delà de ces outils, les territoires les plus performants sont souvent ceux qui parviennent à construire des coopérations durables entre élus, professionnels de santé, établissements, associations et habitants. Les dispositifs constituent un cadre d’action ; leur efficacité dépend avant tout de la qualité de la coordination territoriale.
Proximité et innovation : deux réponses qui sont leurs preuves
Le renouvellement des pratiques territoriales s'articule autour de dispositifs agiles, combinant mutualisation du temps médical et intégration des outils numériques de télémédecine.
Ces initiatives montrent que l’innovation ne repose pas uniquement sur la technologie. Elle réside également dans les nouvelles formes de coopération, les organisations collectives et les modalités de coordination qui permettent de rapprocher les soins des populations dans les territoires.
L’enjeu n’est donc pas seulement de faire émerger des initiatives locales, mais de comprendre les conditions qui permettent leur adaptation à d’autres contextes territoriaux.
Le temps médical partagé : l’alternative de Médecins Solidaires
Les dynamiques démographiques récentes envoient des signaux encourageants : selon les données de l'Assurance maladie, 2 810 médecins généralistes se sont installés en 2024, contre 2 130 l'année précédente. Ce rebond, attribué aux premiers effets de l'assouplissement du numerus clausus, ne saurait toutefois occulter l'urgence dans les zones sous-dotées.
C'est face à cette urgence que l'association Médecins Solidaires, cofondée par Martial Jardel, a structuré son modèle : plutôt que de solliciter fortement un nombre restreint de praticiens, l'initiative propose de mutualiser l'effort auprès d'un large collectif. Le principe repose sur des médecins volontaires qui se relaient chaque semaine au sein de territoires ayant perdu leur présence médicale.
Initié en Creuse dans une commune dépourvue de médecin depuis deux ans, ce modèle s'est déployé en trois ans et demi pour atteindre 14 centres de santé, fédérant plus de 1 000 médecins. Ce roulement continu garantit la présence hebdomadaire d'un praticien et assure un suivi effectif en tant que médecin traitant, plutôt qu'une médecine de substitution ponctuelle.
La télémédecine assistée pour effacer les distances et optimiser le temps médical
Alors que 12 % de la population réside dans des territoires sous-dotés et que le délai d'accès à certaines spécialités comme la dermatologie dépasse fréquemment les trois mois, l'enjeu se déplace de l'installation physique vers la circulation de l'expertise. C'est l'orientation prise par la plateforme de Rofim, aujourd'hui déployée au sein de près de 1 900 établissements en France et à l'international.
L'infrastructure logicielle couvre plusieurs usages complémentaires et interconnectés :
- la télé-expertise, permettant l'envoi d'un dossier structuré à un spécialiste pour obtenir une réponse traçable dans le dossier patient ;
- la téléconsultation assistée, connectant un praticien à distance avec un soignant présent au chevet du patient, notamment en EHPAD ou dans les territoires d'outre-mer ;
- la réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) en ligne, favorisant l'échange collaboratif autour de cas complexes.
En Polynésie française, la numérisation des RCP a permis de réduire de moitié la durée des réunions oncologiques (passant de 6 heures à environ de 2 h 30 à 3 heures), évitant ainsi des évacuations sanitaires au coût considérable. Les indicateurs de performance confirment l'efficience du modèle : 50 % des télé-expertises sont traitées en moins de 24 heures et chaque téléconsultation permet de libérer en moyenne cinq minutes de temps médical, un gain substantiel à l'échelle d'un groupement hospitalier.
Pour Emilie Mercadal, cofondatrice de Rofim, l’enjeu ne réside pas uniquement dans la technologie, mais dans la transformation des organisations de soins. La plateforme facilite la délégation de certaines tâches, améliore la coordination entre professionnels et permet de mobiliser plus efficacement le temps médical. La télémédecine devient ainsi un levier pour rendre ces nouvelles organisations possibles à plus grande échelle.
La télémédecine, c’est changer les usages ; c’est avant tout un accompagnement au changement.
Sans nécessiter d’installation matérielle lourde, l’outil s’intègre aux logiciels métiers en s’appuyant sur des référents internes formés. La téléconsultation ne se substitue pas à la médecine présentielle : elle la complète dans ses situations cliniques adaptées, notamment pour le suivi de pathologies chroniques ou l’accompagnement de patients éloignés des structures de soins.
L'accompagnement de la Banque des Territoires aux côtés des exécutifs locaux
La Banque des Territoires déploie une offre intégrée autour de l’ingénierie, de l’accompagnement des projets, des financements de long terme et de l’investissement en tant qu’actionnaire minoritaire.
En effet, pour soutenir ces dynamiques, les collectivités peuvent s'appuyer sur le Prêt Territoires Santé ainsi que sur l'offre globale d'Investissement Santé de la Banque des Territoires. Afin d'anticiper les défis du bien-vieillir et l'accès à l'offre de soins, l'institution a également structuré le Programme Santé Grand Âge, un dispositif dédié à l'adaptation des territoires au défi de la transition démographique.
Les modalités de montage juridique et financier sont variées pour s'adapter aux configurations locales, allant de structures 100 % publiques à des Sociétés d’Économie Mixte (SEM) associant la collectivité, les praticiens et des partenaires bancaires, jusqu'à des projets privés soutenus par un investissement de la Banque des Territoires.
Plusieurs réalisations illustrent l’accompagnement proposé par la Banque des Territoires comme la maison de santé de Bégard (Bretagne) : un projet d'envergure ayant permis de consolider l'offre de soins de proximité et d'attirer 7 nouveaux professionnels de santé sur le territoire.
Au-delà du financement, l’objectif est également de renforcer les capacités d’action des territoires. L’ingénierie permet de structurer des projets, de sécuriser leur montage, de favoriser les coopérations locales et d’accompagner la diffusion des solutions qui ont démontré leur pertinence.
Cette logique vise à faire en sorte qu'une expérience réussie puisse inspirer d’autres collectivités, être adaptée à des contextes différents et contribuer de manière progressive à améliorer l’accès aux soins à une échelle plus large.
Comme l’a souligné Maude Luherne, directrice du Réseau Villes-Santé, les collectivités jouent un rôle déterminant dans l'ancrage des innovations au sein des territoires. Le défi n’est pas uniquement de faire émerger des initiatives locales, mais de créer les conditions de leur appropriation, de leur adaptation et de leur diffusion dans d’autres contextes territoriaux.
L’accès aux soins appelle des réponses nationales, mais aussi des stratégies territoriales capables de mobiliser l’ensemble des acteurs locaux. Les exemples présentés montrent que les solutions existent déjà : exercice coordonné, télémédecine, prévention, nouvelles organisations médicales ou accompagnement des collectivités. Leur véritable défi réside désormais dans leur capacité à être diffusées, adaptées et pérennisées.
L’amélioration durable des parcours de santé dépend ainsi moins de la multiplication de dispositifs que de la capacité des territoires à coordonner leurs acteurs et à faire circuler les solutions qui fonctionnent. Dans cette perspective, l’ingénierie et les outils financiers de la Banque des Territoires constituent autant de leviers pour accompagner les collectivités dans la construction de systèmes territoriaux de santé plus résilients et plus équitables.