Forêts : l'Inrae redoute l'expansion et la répétition des feux extrêmes… et plus encore la sécheresse

Deux chercheurs de l'Inrae soulignent les risques que font peser sur la forêt française des feux "de plus en plus extrêmes et de plus en plus probables", nécessitant des changements de stratégie tant en matière de prévention que de lutte contre les incendies. Ils soulignent que l'extension géographique du phénomène menace des forêts non préparées à l'incendie, et que ses répétitions soutenues dans celles habituées aux feux compromettent leur capacité à se régénérer.

S'il constate "une tendance à la diminution des surfaces brûlées, qui s'explique principalement par les investissements et les progrès réalisés dans la prévention et la lutte contre les incendies", Julien Ruffault, chercheur spécialiste des dynamiques de feux de forêt, au sein de l'unité écologie des forêts méditerranéennes de l'Inrae Paca, ne se montre pas moins inquiet, ce 12 juin, lors d'un point presse. En cause, la survenue de feux "de plus en plus extrêmes", qui risquent de devenir "de plus en plus probables en raison du changement climatique", puisque ce dernier renforce les situations favorables à leur développement, à savoir sécheresse et températures importantes. 

Nécessaires changements de stratégie en amont et en aval

Or, ces feux sont "difficilement maîtrisables", du fait de leur "caractère imprévisible, avec des changements de direction brusques, des accélérations, des sautes de feu très importantes" – quand jusqu'ici les feux méditerranéens étaient majoritairement dirigés par le vent ("des feux de vent"), explique l'expert. Ce qui doit conduire à des "changements de paradigmes" pour y faire face, plaide-t-il. 

En aval, en renonçant à vouloir éteindre l'incendie à tout prix pour chercher d'abord à "protéger au maximum les personnes et les enjeux" et ensuite à "diriger le feu pour pouvoir l'attaquer quand on peut". Dans un rapport de 2022, le Sénat relevait ainsi que si la stratégie française d'attaque massive des feux naissants a fait ses preuves – à tel point qu'elle a paradoxalement contribué "à une perte de la culture du fait", souligne Julien Ruffault, constat également tiré dans ledit rapport –, elle se révèle insuffisante face à ces feux extrêmes. Elle suppose notamment qu'en amont, "des territoires résilients au feu", compartimentés, soient mis en œuvre pour limiter l'occurrence de ces événements extrêmes et minimiser leurs conséquences quand ils ont lieu. Un virage récemment pris par la Commission européenne. Mais une tâche guère facilitée par l'abandon des terres agricoles qui favorise l'enfrichement, rappelle l'expert. Singulièrement des vignes – à l'heure où leur arrachage continue d'être subventionné –, qui créaient des discontinuités salutaires.

Au nord, des forêts non préparées menacées par l'extension géographique des feux

Autre source de préoccupation, déjà mise en avant précédemment, l'extension du risque d'incendie "vers le nord de la France et vers les zones de moyenne montagne", régions "historiquement peu concernées" par le phénomène et "qui vont devoir s'y adapter". Une adaptation qui semble possible pour les hommes – en y développant une "culture du feu" –, mais guère envisageable pour les forêts, "qui ne brûlent pas toutes de la même manière". Chercheur en écologie forestière méditerranéenne au sein de l’unité Risques, écosystèmes, vulnérabilité, environnement, résilience de l'Inrae Paca, Bernard Prevosto souligne ainsi que les forêts de feuillus du nord de la France sont particulièrement exposées, faute d'avoir pu développer des stratégies de défense face au feu. Et de prendre l'exemple du hêtre, "à l'écorce si fine qu'il peut même prendre des coups de soleil".

En Méditerranée, des forêts habituées aux feux, mais pas à leur répétition soutenue

À l'inverse des végétations méditerranéennes qui, historiquement confrontées aux incendies, ont développé "des stratégies soit de résistance, soit de résilience face au feu". Côté résistance, l'expert évoque le pin pignon ou le pin maritime. Côté résilience, le pin d'Alep, facilement inflammable, mais dont les cônes sérotineux – qui restent en dormance pendant plusieurs années jusqu'à ce qu'une chaleur intense ne les fassent s'ouvrir pour libérer leurs graines – permettent à l'espèce de reprendre pied après l'incendie. Ou encore le chêne liège, grâce à ses rejets de souche.

Mais en dépit de ces propriétés, cette végétation n'est pas armée face à "l'augmentation de l'activité des incendies attendue dans les zones déjà exposées", autre tendance redoutée. "Le facteur extrêmement problématique, c'est la répétition des incendies", insiste Bernard Prevosto. Y compris pour le pin d'Alep, "un incendie, ça va, plus, bonjour les dégâts !", pourrait-on résumer, l'expert précisant qu'il "faut attendre 20 à 30 ans pour que ce pin reconstitue une banque de graines". Idem avec les feuilles, dont les souches finissent par s'épuiser. De manière générale, "plus l'arbre est jeune, plus il est vulnérable au feu", enseigne encore Julien Ruffault. 

Érosion des sols et… sécheresse

Autre conséquence préjudiciable de la répétition des feux mise en exergue par Bernard Prevosto, la mise à mal des sols, "capital fondamental du forestier". "L'incendie dégrade la matière organique des sols – son garde-manger. Fragilisés, ces derniers perdent en cohérence et sont alors davantage soumis au risque d'érosion". Laquelle vient encore renforcer le phénomène… Elle risque de le faire avec d'autant plus de vigueur avec l'augmentation – et la violence accrue – des précipitations attendue par ailleurs. 

En dépit de leurs conséquences, ce ne sont toutefois pas les incendies que l'expert redoute le plus. "L'incendie constitue la manifestation extrême de la sécheresse", dont les épisodes sont "de plus en plus intenses et récurrents". Or, "ce sont ces sécheresses qui impactent le plus la santé de nos forêts", prévient-il.

 

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