IA dans les collectivités : le retour sur investissement devient la clef

Lors des sixièmes Assises de l’IA et des territoires, le 4 novembre 2026 à Paris, les collectivités les plus avancées sur l'IA ont comparé leurs façons de déployer la technologie : prototypage rapide d'un côté, cahier des charges et marchés publics de l'autre. Avec une question commune : comment mesurer les bénéfices concrets de l'IA pour les territoires.

Dans le Loiret, c'est désormais une "skill" – ensemble d’instructions préconfigurées dans l'IA générative Claude – qui génère chaque matin la revue de presse du département. À Lacanau, confrontée à un gigafeu cet été, l'IA a permis en quelques heures de créer une application de coordination des bonnes volontés s'étant manifestées pour tenter de limiter le désastre. "Deux jours plus tard, 600 personnes l’utilisaient" affirme Paul Régnier, conseiller municipal. Deux projets placés sous le signe de l'agilité, autrement dit un processus qui vise à tester très rapidement une solution, si imparfaite soit-elle, avant de la généraliser, ou de l'abandonner.

Pas de solution miracle

Car face à une technologie en pleine effervescence, les collectivités sont appelées à "pivoter" rapidement. À Istres, une application RH conçue par un prestataire local a été rapidement abandonnée. En cause ? Une valeur ajoutée "peu concluante" avec un coût trop élevé pour seulement 30 utilisateurs simultanés, souligne sa directrice de l'innovation, Sophie Caste. La collectivité s'est depuis tournée vers Delibia, plus généraliste. Cette solution n'est cependant pas la panacée. Après avoir constaté le caractère très basique des requêtes IA des secrétaires de mairie, l'ARNia (Agence régionale du numérique et de l'intelligence artificielle) lui a préféré une application simplifiée, construite en interne, CMonIA. L'outil, qui cible les toutes petites communes, a conquis depuis de nombreux opérateurs publics de services numériques (OPSN) et a le soutien de la Banque des Territoires.

Éviter les doublons

À l’opposé, le Grand Paris, la métropole de Rouen-Normandie et la Loire ont opté pour des méthodes plus traditionnelles avant de se lancer dans l'IA. La métropole du Grand Paris (MGP) est partie des besoins exprimés par les communes, afin de rédiger un cahier des charges puis lancer un marché… "Avec le risque qu’il soit infructueux" reconnaît Cécile Santi, en charge de l'innovation à la MGP. Rouen a lancé en septembre 2026 une vaste concertation, via un "comité territorial de l'IA" associant un large panel d'acteurs territoriaux, pour tenter d'éviter les doublons et trouver des financements. En interne, "28 cas d’usage ont été identifiés mais on en gardera qu'entre 5 et 10", ajoute Doralie Besnard-Guiol en charge de l'écosystème d'IA à la métropole de Rouen. Quant au département de la Loire, il a commencé par se doter d'une charte et réserve les expérimentations à 2027 : "Le premier critère sera la contrainte budgétaire" prévient Aurore Testard, adjointe à la directrice de la transition numérique.

Retour sur investissement pas simple à calculer

Dans la période actuelle de restrictions, le retour sur investissement (ROI) est de fait la clef. Si le "gain de temps" lié à l'usage de l'IA générative fait l'unanimité, notamment pour les retranscriptions d'entretiens et de réunions, le quantifier précisément est mal aisé. De l'éditeur Berger-Levrault à l'ARNia, on reconnaît que la mesure du temps gagné fait partie des "chantiers" à enclencher. Dans la Loire, on fait aussi valoir le temps libéré par les agents des services sociaux pour se consacrer à l'accompagnement des bénéficiaires. Dans le Loiret, on évoque surtout les coûts supprimés. Le département a supprimé 33.000 euros d’abonnements, remplacés par des outils développés en interne, à mettre en rapport avec les 15.000 euros de licences Claude et Dicte.ai (retranscription) payés sur un an. Des chiffres auxquels il faut ajouter le temps consacré par les agents.

Le ROI doit aussi être mesuré dans la durée. Or pour les IA génératives, les collectivités ont peu de visibilité. "Les expérimentations sont souvent proposées à un coût proche de zéro par les entreprises. Puis, la facture arrive, au token [unité de texte traitée par le modèle, base de facturation], sans visibilité d’une année sur l’autre, alors que les dotations reculent" relève Denis Larghero, maire de Meudon, dont la collectivité a expérimenté un chatbot IA vocal.

Une IA pas toujours visible

Isoler le bénéfice de l'IA n'est par ailleurs pas toujours évident. Dans beaucoup de domaines métier, "l'IA n'est pas forcément visible, et c'est souvent volontaire" souligne Alexandre Desrousseaux, en chargé de la mission IA des Hauts-de-France. Il met d'ailleurs en garde contre le moment où l'IA deviendra si fluide et invisible que les agents pourraient perdre leur esprit critique et relâcher leur vigilance.

C'est sur les IA prédictives, sous réserve de disposer de données de qualité, que le ROI est le plus facilement quantifiable. L'intégration de l'IA dans la gestion des réseaux d'eau, qui aide à cibler les segments concentrant fuites, permet d'atteindre "20% de gains d'efficacité, ce qui est loin d'être négligeable", relève Jean‑Baptiste Crumeyrolles, en charge de l'animation du programme TID-DIAT opéré par la Banque des Territoires. "L'utilisation de modèles prédictifs pour anticiper les crues génère jusqu'à 30% d'économie sur les dégâts", ajoute Léo Bertin d'Eridanis.

L'empilement des solutions d'IA a enfin un coût. Dans l'Essonne, l'OPSN constate que, face aux ardoises très conséquentes des éditeurs, beaucoup de collectivités optent pour développer leurs propres outils. "Du coup, on vient nous voir pour demander de la puissance de calcul" explique Olivier Malaguarnera en charge de l'IA au SMO Essonne numérique.

Souveraineté : la réversibilité comme plan B ?

Le contexte géopolitique actuel et le risque d'accentuer encore les dépendances numériques des collectivités avec l'IA rend le sujet souveraineté incontournable. En Bourgogne, l'ARNia a opté pour Mistral tout en reconnaissant qu'il allait falloir "gérer la frustration" face à des modèles américains beaucoup plus puissants, reconnaît son directeur Nicolas Berthaud. 

Dans le Loiret, le choix de Claude, créé par la société américaine Anthropic, est assumé. Sandrine Gérard, met en avant une "souveraineté cognitive" des agents – un esprit critique nourri de formations et cafés IA – et prépare la "réversibilité". La collectivité documente les projets pour récupérer mémoire, instructions et pouvoir changer d'IA au cas où le géant américain venait à augmenter soudainement ses tarifs. Pour Cécile Santi à la MGP, il est difficile pour la collectivité de "cocher toutes les cases" et la souveraineté n'est qu'un critère à contrebalancer avec le coût et l'efficacité dans la réponse au besoin. Du reste, dans l'aide proposée par la Banque des Territoires aux projets d'IA des collectivités, c'est bien "la trajectoire de souveraineté qui est observée" a rappelé Diane Collier, en charge du programme Territoires d'IA de la Banque des Territoires.

 

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