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Le logement à l'origine de la hausse apparente du taux de pauvreté et des inégalités en 2018

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par
Jean-Noël Escudié / P2C pour Localtis
dans

Social

France

Selon l'estimation avancée que vient de publier l'Insee, le taux de pauvreté augmenterait de 0,6 point en 2018, pour atteindre 14,7 % de la population. Cette hausse s’expliquerait en partie par la diminution des allocations logement dans le parc HLM, les niveaux de vie n’intégrant pas la baisse de loyer équivalente. En neutralisant l’effet de la baisse des allocations logement dans le parc social, cette hausse serait plus modérée (+ 0,2 point).

Comme chaque année depuis le lancement de l'expérimentation en 2015, l'Insee publie en octobre une estimation avancée du taux de pauvreté et des indicateurs d'inégalité pour l'année 2018. Réalisée sur la base d'une micro-simulation, cette estimation avancée est généralement très proche du résultat final. Elle permet surtout de disposer d'indications sans attendre les chiffres définitifs de 2018, prévus pour septembre 2020. Contrairement aux années précédentes – légère baisse du taux de pauvreté de 0,2 point en 2016 et stabilité en 2017 –, les résultats de 2018 montrent une nette progression du taux de pauvreté à 60% du revenu médian, qui s'établirait à 14,7% de la population (+0,6 point) et de l'indice de Gini. Ce dernier, qui mesure les inégalités de revenus (0 correspondant à une situation d'égalité absolue et 1 à une situation d'inégalité absolue où un seul individu posséderait la totalité des revenus), serait de 0,294 en 2018, soit une hausse de 0,005.

Le niveau de vie médian – et la pauvreté – tirés vers le haut

Cette hausse du taux de pauvreté de 0,6 point serait la plus forte observée depuis 2010, même si le niveau atteint reste inférieur au pic de 2011. En 2018, 9,3 millions de personnes seraient ainsi en situation de pauvreté monétaire à 60% du revenu médian. En revanche, le taux de pauvreté à 50% du revenu médian, qui était la norme avant l'instauration par l'Union européenne du taux de 60%, augmenterait plus faiblement de 0,2 point. Alors que le mouvement des gilets jaunes se prépare à célébrer l'anniversaire de sa première manifestation, ces résultats tombent assez mal et ne manqueront pas d'être exploités. Pourtant, ils reflètent une réalité plus complexe et interrogent à la fois sur le poids du logement, sur l'impact de la réforme des APL, mais aussi sur la finalité même du taux de pauvreté.
De façon contre-intuitive, l'Insee explique que "la hausse du taux de pauvreté serait en partie liée à l'accroissement du niveau de vie médian et donc du seuil de pauvreté". D'une part, le niveau de vie médian avant redistribution aurait en effet augmenté en 2018, "en lien avec des salaires relativement dynamiques et l'augmentation des revenus financiers". Ce phénomène expliquerait un accroissement de 0,2 point du taux de pauvreté avant redistribution. D'autre part, les mesures socio-fiscales de 2018 augmenteraient le niveau de vie, après redistribution, de l'ensemble de la population, et donc le seuil de pauvreté. Selon l'Insee, "les mesures sur les prélèvements, comme la baisse de la taxe d'habitation, la bascule CSG/cotisations et l'extension du crédit d'impôt pour l'emploi de salariés à domicile aux retraités, bénéficieraient davantage aux ménages au-dessus du seuil de pauvreté. Elles contribueraient donc à la hausse du seuil et du taux de pauvreté, tandis que les mesures sur les minima sociaux (revalorisation de l'allocation de solidarité aux personnes âgées et de l'allocation aux adultes handicapés) contribueraient au contraire à la baisse du taux de pauvreté".

Le piège de la réforme des APL

Mais la majeure partie de la hausse du taux de pauvreté en 2018 proviendrait – à hauteur de +0,4 point soit les deux tiers de la hausse –, de la réduction des allocations logement dans le parc HLM. Cette baisse de cinq euros par mois "contribuerait mécaniquement à la hausse du taux de pauvreté". Le problème est que cette baisse bien réelle des APL s'est accompagnée d'une baisse supposée équivalente des loyers, via le mécanisme de la RLS (réduction de loyer de solidarité) supporté par les organismes HLM. Mais les loyers sont une dépense et ne sont pas pris en compte dans le calcul du taux de pauvreté, qui se fonde uniquement sur les revenus des ménages...
De façon plus large, l'Insee rappelle que d'"autres mesures non prises en compte dans le calcul des niveaux de vie affectent le pouvoir d'achat des ménages". C'est notamment le cas, en 2018, de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et sa transformation en impôt sur la fortune immobilière (IFI) – qui contribuerait à "légèrement accentuer la hausse des indicateurs d'inégalités en 2018" –  et du chèque énergie, qui contribuerait au contraire à les réduire légèrement.
De même, l'Insee rappelle que l'étude ne prend pas en compte les "variations différenciées de pouvoir d'achat le long de l'échelle des niveaux de vie", liées à des mesures affectant les prix à la consommation des ménages. La remarque vise notamment deux mesures ayant des effets inverses : la hausse des taxes sur les produits pétroliers et sur le tabac, qui affecterait davantage les ménages les moins aisés, alors que la réduction des loyers dans le secteur social leur bénéficierait davantage qu'aux autres.

Inégalités en hausse, mais...

De son côté, la hausse des inégalités mesurée par l'indice de Gini s'expliquerait par "la très forte hausse de certains revenus des capitaux mobiliers, notamment des dividendes perçus par les ménages en 2018". Cette hausse des dividendes proviendrait elle-même de la mise en place du prélèvement forfaitaire unique (PFU), qui abaisse la fiscalité de certains revenus du patrimoine. La progression des revenus des capitaux mobiliers contribueraient ainsi, pour les trois quarts, à la hausse de l'indice de Gini avant redistribution.
Mais, là aussi, l'analyse est complexe. L'Insee observe que le rapport entre la masse des niveaux de vie détenue par les 20% de personnes les plus aisées et celle détenue par les 20% les plus modestes augmenterait légèrement, de 0,1 point pour s'établir à 4,4, après une quasi-stabilité depuis 2013). À l'inverse, le rapport interdécile D9/D1 (ratio entre le niveau de vie au-dessus duquel se situent les 10% les plus aisés et celui au-dessous duquel se situent les 10% les plus modestes), indicateur moins sensible aux extrémités de la distribution, resterait quasi stable en 2018, en s'établissant à 3,5.

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