Municipales : le mouvement Terre de Liens interpelle les candidats sur le modèle alimentaire

Alors que 70% des exploitations sont tournées vers l’exportation, les élections municipales sont une occasion de poser la question de l’alimentation locale, estime Terre de Liens qui dénonce une forme de "local washing" de l’agro-industrie.

200 millions d’euros. C’est le solde de la balance commerciale agroalimentaire en 2025. Le chiffre a plané au-dessus de la dernière édition du Salon de l’agriculture qui a fermé ses portes le 1er mars. C’est le plus bas niveau obtenu depuis 1978. "En 2025, pour la première fois depuis 1970, la balance commerciale agroalimentaire de la France a frôlé le zéro", s’est désolée la ministre de l’Agriculture Annie Genevard, en ouverture de ce salon privé de bovins. En 2022, la filière enregistrait encore un excédent de 10,2 milliards d’euros. La perspective de ces mauvais résultats avait déjà conduit la ministre à lancer, au moins de décembre, un appel au "Grand réveil alimentaire" (lire notre article). Une nouvelle phase de concertation (après celle qui avait présidé à l’élaboration de la loi d’orientation de 2025) qui doit conduire à un projet de loi d’urgence agricole promis cette année, malgré un agenda parlementaire encombré. "L’urgence" s’est transformée en "alarme", a martelé la ministre. "Sur l’eau, sur le loup, sur les moyens de production, sur le revenu, sur la commande publique, nous activerons tous les leviers pertinents pour faire bouger les lignes dans le temps court que nous laisse la perspective de la présidentielle", a-t-elle déclaré. Tançant les "apprentis-sorciers de la décroissance" et le "boboïsme", Annie Genevard estime que "le chantier majeur est celui de la productivité et de la compétitivité"… 

Grand paradoxe

Seulement relancer la compétitivité et les exportations ne va pas forcément diminuer le volume des importations qui ont doublé en vingt ans, car c’est un grand "paradoxe" relevé l’an dernier par le mouvement Terre de Liens : la France exporte la production de 43% de ses terres (12 millions d’hectares) et importe l’équivalent de 10 millions d’hectares de terres pour l’alimentation (lire notre article). Résultat : la moitié des produits laitiers et des poulets utilisés dans l’industrie agroalimentaire sont importés. Et un produit alimentaire parcourt en moyenne 1.200 km avant d’arriver dans notre assiette.

"Alors que près de la moitié des terres agricoles françaises produisent pour l’exportation, que les accords de libre-échange se multiplient et que l’agriculture française est hyper-dépendante des aides européennes, penser l’agriculture au niveau local a-t-il encore réellement un sens aujourd’hui ?", interroge Terre de Liens, à l’approche des élections municipales. Il est vrai que les signaux ne sont pas favorables. L’accord avec le Mercosur est mis en œuvre de manière provisoire, avant même ratification par le Parlement européen (lire notre article), le gouvernement réduit à peau de chagrin ses subsides aux projets alimentaires territoriaux (lire notre article). Et "40.000 fermes ont encore disparu en seulement trois ans !", alerte le mouvement qui œuvre à la préservation des terres agricoles et à l’installation des paysans. 

70% des fermes sont intensives

Pointant la concurrence intra-européenne, le discours d’Annie Genevard ne tend pas vers une remise en cause de ce système. "J’assume de dire que les fermes françaises, globalement de taille intermédiaire, fondées sur un modèle familial, ne peuvent pas toujours tenir la cadence face à des exploitations roumaines, polonaises ou même allemandes, bien plus vastes", souligne-t-elle. Le modèle familial "garde sa pleine pertinence" mais "au titre de la compétitivité, ne faut-il pas se poser la question de la taille critique ?", s’interroge-t-elle. La logique ? Un alignement vers les standards des grandes exploitations d’Europe de l’Est, avec la perspective d’une intégration de l’Ukraine dont le modèle agricole est aux antipodes de l’agriculture familiale (lire notre article).

Le double phénomène de concentration et de financiarisation s’accentue. 70% des fermes sont considérées comme intensives et s’inscrivent dans des filières longues et mondialisées. Elles représentent les trois quarts de la surface agricole utile, indique Terre de Liens dans  un nouveau rapport nourri de nombreux exemples : "Agriculture et alimentation : une faim de démocratie locale". 

Les territoires sont de plus en plus spécialisés, ce qui "verrouille" toute possibilité de transition. Les plus "verrouillés" correspondant "aux zones de grandes cultures (Bassin parisien, Hauts-de-France, départements de Haute-Normandie et de l’ancienne Champagne-Ardenne) et aux zones d’élevages spécialisés de l’Ouest (porcin, volaille, bovin et lait) et du Massif central (bovin viande et lait)", souligne le rapport. Exemple avec la production laitière, "largement concentrée dans le croissant laitier entre la Bretagne, la Normandie et les Pays de la Loire, qui rassemblent plus de la moitié du cheptel bovin laitier". Un département comme la Mayenne "peut produire deux fois plus de produits laitiers que les besoins de sa population, mais est déficitaire en termes de production de fruits et légumes". "On n’est pas du tout sur un système alimentaire qui a vocation à nourrir ses habitants", souligne Coline Sovran chargée de plaidoyer chez Terre de Liens.

Local washing

Sous prétexte de fournir une alimentation à bas prix, le modèle agro-industriel (favorisé par les coopératives et la grande distribution qui impose ses volumes et ses standards) n’est pas sans conséquence sur la santé et l’environnement : diabète, maladies cardiovasculaires, pesticides qui se répandent dans l’air et l’eau, engrais de synthèse qui produisent des nitrates et de l’ammoniac, que l’on retrouve dans l’air… Et ce système ne garantit plus l’accès de tous à une alimentation saine : "huit millions de personnes déclarent ne pas toujours avoir assez à manger", interpelle le rapport.

Pourtant, la demande de local n’a jamais été aussi présente. Mais attention aux chausse-trappes. L’agro-industrie surfe sur cet engouement et pratique une forme de "local washing". A Provins (Seine-et-Marne), une plateforme baptisée Approv’Halles approvisionne depuis 2024 les cantines du département en produits laitiers, fruits, légumes et volailles, issus du territoire. Derrière la centaine d’agriculteurs locaux qui livrent la plateforme, il y a aussi l’industriel Duc, qui fait de la volaille "élevée en batterie", pointe le rapport qui dénonce aussi le développement des marques de terroirs qui se multiplient sans qu’aucun cahier des charges ne vienne garantir la qualité "d’un point de vue nutritionnel, social ou environnemental", contrairement aux labels AOC ou AOP. "Le désengagement de l’Etat vis-à-vis de la transition alimentaire est flagrant, il fait le jeu de l’agro-industrie en acceptant de jouer cette mascarade consistant à dire que le local c’est la qualité, qu'on peut faire du local avec des pesticides et sans remettre en cause les pratiques agricoles. C’est un détournement", fustige Coline Sovran.

Territoires à deux vitesses

Le rapport dénonce l’"absence de démocratie dans le système alimentaire", le fait que les habitants n'aient pas leur mot à dire. La création des PAT en 2014 aurait pu apporter une réponse. Le plan de relance leur a donné un véritable coup de fouet. On en dénombre 450 aujourd’hui. Mais le gouvernement vient de décider des coupes rases en contradiction avec la stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, qui prévoit de couvrir 80% du territoire en PAT. "L’Etat abandonne les collectivités. On risque d’aboutir à des territoires à deux vitesses avec des PAT, comme le projet alimentaire inter-territorial de la Grande région grenobloise où les collectivités ont décidé de mettre au pot commun pour financer l’animation, et tous les PAT qui n’ont pas les mêmes moyens. Certains territoires vont avancer, d’autres vont abandonner, ce qui va accentuer des fractures territoriales déjà fortes", déplore Coline Sovran. 

Les élections municipales sont l’occasion de peser dans les choix. "Je suis persuadée que c’est un vrai sujet pour beaucoup de monde, estime Coline Sovran. Le renouvellement des 500.000 élus municipaux va permettre de voir ce qui va être mis en place dans les 35.000 communes." "Si les communes n’ont pas la compétence alimentation, elles ont plusieurs cordes à leur arc, pousuit-elle : l’urbanisme avec le maintien des terres agricoles ; les cantines scolaires – elles ont la responsabilité de la qualité alimentaire et de la santé des enfants, elles peuvent aussi dépasser les objectifs de la loi Egalim sur le local et le bio, c’est gagnant à la fois pour les revenus des agriculteurs et pour la santé des enfants ; et l’eau potable, avec la problématique des pollutions de l’eau liées aux pratiques agricoles." Les communes peuvent en outre agir sur le maintien des commerces et marchés alimentaires, les actions sociales en matière d’alimentation (certaines expérimentent une sécurité sociale de l’alimentation). Alors le mouvement multiplie les actions pour interpeller les candidats et leur demander de s'engager autour de mesures clés, en matière d'installation, de production de qualité, de précarité, de préservation de l'eau... De nombreux outils sont à leur service. La plateforme Territoires fertiles permet d'évaluer la résilience alimentaire de son territoire (lire notre article). Quant au projet RECOLTE, il identifie les bonnes pratiques de préservation du foncier par exemple (lire notre article). Pour Terre de Liens, "la seule campagne qui compte, c'est celle qui nourrit".

 

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