"On ne va pas sécuriser de la même manière le Louvre et un musée de province"
Missionné par le Premier ministre, à la suite du cambriolage du Louvre, sur "la sécurisation des établissements culturels conservant des collections publiques d'une sensibilité ou valeur particulière", le député EPR du Loir-et-Cher Christophe Marion a remis son rapport, le 20 février, à Rachida Dati, qui était encore ministre de la Culture. Première des 24 recommandations du député, confier au ministère de la Culture l'élaboration d'un "plan national de sûreté et de sécurité des collections publiques". Un plan – auquel les collectivités seraient "associées étroitement" tant en amont, pour sa définition, qu'en aval, pour sa mise en œuvre – qui prévoit pour l'essentiel une cartographie des collections sensibles – et de leur niveau de protection – et une liste des interventions prioritaires.
© DR/ Christophe Marion et Rachida Dati
Localtis - Au terme de ces travaux, quel a été votre principale source d'étonnement ?
Christophe Marion - C'est sans conteste la diversité des situations, et des acteurs : musées nationaux, musées détenus par des collectivités – 85% des musées de France –, musées associatifs… Avec une prise en compte du risque extrêmement hétérogène d'un établissement à l'autre. Cela s'explique principalement par le fait que, contrairement aux questions de sécurité – incendies, inondations… –, qui sont cadrées par du réglementaire, il n'existe pas de normes pour celles relatives à la sûreté : vols, dégradations…
Pour autant, vous ne préconisez pas de rendre obligatoires de telles normes, sauf pour "un petit groupe d'établissements".
Notre rapport à la norme est toujours ambivalent. Alors que l'on constate qu'il y en a trop dans notre pays, on souhaiterait en ajouter à la suite d'un rapport comme celui-ci. C'est facile dans une mission de dresser des préconisations, mais je crois qu'il faut veiller à ne pas créer des contraintes qui se révèlent in fine contreproductives parce ne pouvant être appliquées sur le terrain. En l'espèce, je crois que cela n'aurait pas de sens de rendre obligatoires quatre caméras par pièce ou que sais-je encore. On ne va pas sécuriser de la même manière le Louvre et un musée de province. Nous proposons néanmoins d'imposer un volet sûreté dans les projets scientifiques et culturels (PSC) qui sont obligatoires pour tout musée de France, comprenant, au minimum, une cartographie des risques ainsi qu'un calendrier et des moyens pour résorber les faiblesses que cette dernière aurait identifiées.
Vous relevez aussi que 13% des musées de France ne disposent toujours pas de PSC, alors qu'ils ont, donc, été rendus obligatoires par une loi de 2016. Vous constatez aussi que moins de 20% d'entre eux sont dotés d'un plan de sauvegarde des biens culturels (PSBC)...
D'où l'importance de veiller à d'abord faire respecter les lois existantes avant d'en créer de nouvelles. S'agissant du PSBC, c'est un document très pratico-pratique, très technique – ce qui explique peut-être que peu de musées s'en soient dotés – décrivant les mesures à prendre en cas de sinistre. Cela me paraît compliqué d'imposer son équivalent pour des problématiques de sûreté. Je crois qu'on aura déjà fait un grand pas si l'on parvient à ce que tous les musées mettent en œuvre le volet sûreté que nous préconisons dans leur PSC.
Pour convaincre les établissements récalcitrants, vous optez notamment pour le "name and shame", en proposant de rendre publiques les mises en demeure de réaliser des travaux prononcées par la mission sécurité, sûreté et d'audit (Missa) du ministère de la Culture. Un vrai levier ?
C'est une manière de marquer le coup. Je veux ici souligner qu'on ne communiquerait évidemment pas la nature des travaux à réaliser… Cette mesure fait partie d'un arsenal plus large que nous préconisons, comme le conditionnement des subventions à la réalisation des travaux ou la possibilité d'étendre aux musées de France les dispositions qui s’appliquent en cas de mise en péril d’objets classés au titre des monuments historiques, qui permettent notamment de retirer les œuvres d'un établissement considéré comme insuffisamment sécurisé.
Vous préconisez tout de même des obligations renforcées pour un "petit groupe d'établissements" ? Quels seraient ceux concernés ? Les musées nationaux ?
C'est au plan national de sûreté et de sécurité que nous appelons à mettre en place de le définir. Pour moi, c'est la qualité réputationnelle de la collection et/ou du musée qui doit primer. On l'a bien vu avec le cambriolage du Louvre : l'impact réputationnel a été tel dans la communauté internationale que cela a fragilisé jusqu'à la Nation – à tel point que l'on n'exclut pas l'hypothèse d'une ingérence étrangère. Un musée comme celui d'Orsay me paraît par exemple avoir vocation à intégrer la liste. Mais cela peut très bien être le cas de musées relevant d'une collectivité. Je pense par exemple au musée de la tapisserie de Bayeux, laquelle appartient certes à l'État, mais qui est mise en dépôt auprès de la ville. De telles collections justifient que l'on instaure des mesures renforcées, comme la réalisation régulière d'un audit de sécurité, la tenue d'une commission de sûreté annuelle ou encore de soumettre au criblage les agents du musée remplissant des missions de sûreté et de sécurité. Pour le dire autrement, de se rapprocher du niveau d'exigence que l'on impose aux "points d'importance vitale", qui n'existent pas dans le domaine culturel.
Ce plan national porte sur les "collections publiques". Est-ce à dire qu'il exclut les bâtiments eux-mêmes ?
Quand je parle de collection, j'inclus évidemment le bâtiment qui les intègre. C'est un abus de langage, qui tient au fait que le label Musée de France est donné à une collection, et non à un musée.
Comme il a fallu l'incendie de Notre-Dame pour qu'un "plan Sécurité cathédrales" soit adopté, la question de la sûreté ne semble avoir émergé qu'avec le rocambolesque cambriolage du Louvre. L'administration est-elle condamnée à réagir plutôt qu'anticiper ? Comment expliquer que ce sujet ait constitué jusqu'ici un angle mort ? Problème d'indifférence, comme l'évoquait la ministre la Culture ? De moyens ?
Probablement à la fois tout cela. On a vu avec le Louvre que priorité avait été donnée à l'acquisition des œuvres, à l'organisation d'expositions qui permettent d'engranger des recettes plutôt que de consacrer des moyens à la sûreté. Il y a probablement aussi une question de formation des chefs d'établissement, qui sont très souvent des conservateurs, pour lesquels on voit bien que la notion de sûreté des œuvres n'est pas au cœur de leur formation. Quand on évoque la conservation des œuvres, ils raisonnent plutôt d'emblée en termes de taux d'humidité que de cambriolages. C'est ce qui nous conduit, de manière plus large, à proposer la création d'un "fil rouge sécurité et sûreté" dans les formations de tous les professionnels concernés. Y compris les élus locaux d'ailleurs, pour lesquels nous proposons notamment une sensibilisation qui pourrait être délivrée lors du congrès des maires.
Quant à votre question liminaire, je crains que nous ne soyons un peu tous responsables, citoyens comme élus, en étant très sujets à l'immédiateté, toujours en réaction. Franchement, si j'avais rédigé ce rapport sans le cambriolage du Louvre, je n'aurais sans doute eu aucun retour presse et il serait tombé complétement à l'eau.
Côté moyens, le Premier ministre sollicitait dans sa lettre de mission une évaluation des financements nécessaires, que vous n'avez pas chiffrés. Pourquoi ?
Nous y répondons partiellement avec la préconisation du recrutement d'au moins six postes supplémentaires de la Missa afin qu'elle puisse conduire un audit de chaque musée de France au moins tous les cinq ans que nous proposons par ailleurs et, surtout, assurer le suivi de ses recommandations, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.
La mise en place d'un fonds sûreté [annoncé par la ministre de la Culture dans la foulée du cambriolage du Louvre] de 30 millions d'euros annuels pour renforcer la sûreté des collections publiques y répond également.
Mais je suis incapable d'évaluer aujourd'hui le montant nécessaire dans la mesure où fait toujours défaut une cartographie des collections sensibles devant être particulièrement protégées. Une telle demande avait bien été adressée aux préfets le 20 octobre dernier par télégramme commun des ministères de la Culture et de l'Intérieur [une demande similaire avait également été adressée aux responsables des musées de France par le directeur général du patrimoine et de l'architecture], mais le résultat n'est pas exploitable. Dans un certain nombre de territoires, les Drac ont en effet listé l'ensemble des biens conservés dans les collections dans un fichier excel, sans distinguer ni ceux véritablement précieux, ni les lieux véritablement problématiques. C'est ce diagnostic précis qu'il faut impérativement établir, mettant en adéquation le caractère sensible des collections et le niveau de protection dont elles bénéficient. C'est seulement à partir de cette liste que l'on pourra fixer une liste des interventions prioritaires à prévoir. Ces deux éléments sont au cœur du plan national de sûreté et de sécurité préconisé. À défaut, personne n'est en mesure d'évaluer les sommes nécessaires.
Sur les 30 millions d'euros annuels que vous évoquez [en autorisations d'engagement en 2026, et 10 millions en crédits de paiement], à quelle part peuvent selon vous prétendre les collectivités ?
85% des musées de France relevant des collectivités territoriales, on pourrait estimer qu'une part équivalente de cette enveloppe pourrait leur être attribuée.
N'y a-t-il pas un risque que la quarantaine de musées nationaux relevant du ministre de la Culture n'en capte l'essentiel ?
Tant qu'on n'aura pas établi la cartographie que j'évoquais, et la liste des interventions prioritaires, je vais avoir du mal à vous indiquer où doit et où va aller cet argent. Pour les collectivités, j'ajoute que je préconise également de mobiliser, dans la durée, les dotations aux collectivités – DETR, DSIL, mais aussi le Fonds interministériel de prévention de la délinquance – pour améliorer la sûreté des collections, en conditionnant leur octroi au respect des avis de la Missa.
Votre rapport met également en relief un certain fonctionnement en silo, en relevant par exemple que les établissements et la Missa ignorent les référents sûreté de la police et gendarmerie, et réciproquement. Vous préconisez notamment une réunion annuelle, organisée par le préfet de département, réunissant Drac, procureur, forces de sécurité intérieure et Sdis et associant certaines collectivités, associations d'élus ou responsables d'établissement. Quid d'une réunion annuelle des conseils locaux/intercommunaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD/CISPD) dédiée à la question ?
Alors que les chefs d'établissement connaissent très bien leurs interlocuteurs chez les pompiers, la réalité est effectivement très diverse d'un établissement à l'autre s'agissant des relations avec les forces de sécurité intérieure. Or il est impératif de renforcer ces liens : quand la Missa fait un audit, il est indispensable que le référent sûreté des forces de sécurité intérieure soit en copie, et réciproquement. Nous comptons par ailleurs effectivement beaucoup sur le préfet de département pour décliner et mettre en musique le plan national que nous préconisons, en animant ce conseil d'état-major de sécurité. Tout en le laissant libre de s'organiser comment il l'entend. On pourrait tout à fait imaginer l'organisation d'une telle réunion dans le cadre d'un CLSPD. Au-delà, je crois que le renforcement des liens entre les uns et les autres passe aussi par des choses très simples, comme l'organisation de visites d'établissement, de journées de cohésion au sein du musée, etc. Je crois par ailleurs beaucoup à rendre aussi le citoyen acteur de la sûreté des musées. Par exemple, en faisant en sorte que les applications de visite désormais régulièrement disponibles proposent un bouton d'alerte permettant au visiteur d'informer le PC sécurité en cas de problème.
N'est-ce pas déjà le rôle des agents présents dans les salles des musées ?
Aujourd'hui, la priorité d'un agent d'accueil, de surveillance et de magasinage, c'est de protéger le public. C'est ce qui nous conduit d'ailleurs à proposer notamment de revoir la doctrine d'intervention de ces agents – que la technologie ne saurait par ailleurs remplacer – en vérifiant également qu'ils répondent aux exigences du poste auquel ils sont affectés. Au-delà, nous proposons, singulièrement pour les collections les plus sensibles, la création d'équipes mixtes avec des agents de sécurité privée dotés d'armes de catégorie D, dont la procédure d'autorisation pourrait être allégée.