Police/justice : éloge de la proximité
Lors d'une rencontre sur "la sécurité : enjeu majeur des élections municipales" organisée par la fondation Jean-Jaurès, l'importance de la proximité avec "le terrain" a été unanimement soulignée. Aussi bien pour la police… que pour la justice, dont le procès a une fois encore été partiellement instruit.
© Capture vidéo Fondation Jean-Jaurès/ Nicolas Nordman, Smaïn Laacher, Jean-Marie Godard et Réda Didi
Alors que les sondages placent la sécurité en tête des préoccupations des électeurs aux prochaines municipales, la fondation Jean-Jaurès organisait, ce 3 mars, une rencontre publique sur le sujet, qualifié là aussi "d'enjeu majeur des élections municipales".
Pas de monopole de la sécurité
Un enjeu qui n'est plus l'apanage de la droite, soulignent les intervenants, comme l'écologie n'est plus celui des écologistes (lire notre article du 5 mars). Et en ce domaine également, "plus on s'approche du terrain, moins il y a de clivage politique […]. Les clivages s'effacent quand les gens sont confrontés au terrain, quand ils ont les mains dans le cambouis", observe d'emblée le journaliste Jean-Marie Godard – une expression qui fait décidément florès lorsque l'on évoque le sujet (lire notre article du 12 décembre 2024). Et ce, pour une raison simple, argue-t-il : "Tout le monde a envie de vivre tranquille". "Il y a un bien un point commun entre les maires, les collectivités et les différents acteurs de terrain qu'on a pu rencontrer [pour la rédaction d'un ouvrage commun] : il y a un besoin d'avoir du bleu", appuie Réda Didi, enseignant et ancien délégué interministériel adjoint à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Mais "avec des nuances de bleu différentes", précise-t-il, allant du bleu clair "avec une police de proximité" au bleu nuit "type Robocop, qui dissuade".
Une police nationale de proximité d'autant plus regrettée qu'elle a été "idéalisée"…
De "police de proximité", il a beaucoup été question. Celle qui avait été instaurée par le gouvernement Jospin, puis liquidée par Nicolas Sarkozy, a été regrettée. "Ça a été une erreur de la supprimer", estime Jean-Marie Godard. Un sentiment partagé par la commissaire de police Hanane Bakioui, qui voit dans cette suppression une "erreur majeure", même si elle concède que "ce n'était pas la panacée non plus". "On a idéalisé la police de proximité", tempère de même Nicolas Nordman, adjoint à la mairie de Paris. L'élu souligne qu'elle "n'a pas duré longtemps", qu'elle était conçue "de manière extrêmement centralisée" et rappelle qu'"on n'en a jamais vraiment fait le bilan". Et s'il constate que nombre de candidats aux élections législatives et présidentielle promettent de la recréer, lui ne croit "plus du tout que la police nationale redeviendra un jour une police de proximité". Et de poser le débat différemment : "Oui, il faut une police de proximité. La question c'est, quelle police de proximité ?" Avec une réponse toute trouvée : "Les polices de proximité, ce sont les polices municipales."
… remplacée par une police municipale de proximité
Une réponse déjà effective. "La nature ayant erreur du vide, la police municipale a remplacé" la police de proximité, observe Hanane Bikaoui. "La police municipale peut être la police des proximités d'aujourd'hui, cela dépend de ce que le maire en fait", nuance Réda Didi, qui plaide pour "laisser la possibilité aux élus locaux de choisir" tout en préconisant de "préciser un cadre [d'intervention] qui n'est pas toujours clair". Une police municipale globalement célébrée, même si elle n'est pas sans "poser la question de l'égalité territoriale", concède Nicolas Nordman. "Un principe d'égalité qui doit s'imposer", martèle Hanane Bikaoui.
Police versus justice ?
Une police qui, dans tous les cas, ne peut pas tout. Si Hanane Bakioui conteste que "le problème de la police, c'est la justice" – phrase-choc lancée par le secrétaire général du syndicat Alliance en 2021 –, elle estime néanmoins que "le problème de la police, c'est certains magistrats", avec "une idéologie au sein de la magistrature qui est assez flagrante dans certains domaines". Et de déplorer plus largement que "cela fait des années qu'on politise la police et la justice […] au point d'opposer deux institutions qui doivent travailler ensemble".
Une analyse qu'entend nuancer Réda Didi : "Plus vous montez dans la hiérarchie policière, moins il y a de problèmes entre la police et la justice". Pour Jean-Marie Godard, c'est précisément "l'éloignement de la dureté du terrain" qui favorise ce rapprochement, "des relations apaisées et de la compréhension mutuelle". Et de pointer que le "ressenti différent" se retrouve au sein même de la police, entre "le policier qui va passer des heures et des heures en patrouille de nuit en brigade anticriminalité, être directement confronté à la violence, à des charges émotionnelles très fortes, à des insultes, des coups" et "l'officier de policier judiciaire qui ne va pas bouger du commissariat, en contact permanent avec le magistrat de permanence".
Une justice qui doit descendre de sa tour d'ivoire ?
Un rapprochement "par le bas" ne serait-il dès lors pas également souhaitable ? Pour Nicolas Nordman, toujours est-il que "la justice souffre d'un éloignement des territoires". Et de pointer que "c'est très compliqué de partager, au niveau des territoires, des priorités de politique pénale, parce que les parquets considèrent que c'est leur domaine propre, avec des instructions qui viennent parfois de tout en haut alors qu'en réalité, on pourrait [les] adapter à chaque territoire". Il estime que "la justice aurait à gagner à intégrer de manière beaucoup plus importante qu'elle ne le fait aujourd'hui le continuum de sécurité". Et ce, bien au-delà de sa participation aux conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), "souvent des grand-messes qui n'ont pas d'opérationnalité très forte", estime l'élu.
Une sécurité à coconstruire avec les habitants
Un "outil très très intéressant, l'un des meilleurs qu'on ait créé ces dernières années", juge au contraire Réda Didi, qui plaide pour lui donner "plus de pouvoir" et "l'ouvrir davantage", notamment aux habitants. "Il n'y a pas assez d'acteurs autour de la table […]. On n'y invite pas tout le monde parce qu'on n'a pas confiance en tout le monde. Il faut recréer ce lien de confiance, sinon il sera très difficile de faire fonctionner à plein ce CLSPD", ajoute-t-il. Une ouverture d'autant plus nécessaire qu'il juge impossible de lutter aujourd'hui contre le narcotrafic, "préoccupation majeure pour le pays, sans une coconstruction avec les habitants, et notamment ceux des territoires qui sont le plus touchés et qui connaissent le mieux les quartiers".
Réoccuper le terrain
Face au narcotrafic, "il faut réoccuper le terrain", exhorte Jean-Marie Godard. Il vise "la puissance publique" dans son ensemble, "qui a déserté" certains quartiers. Dans ces derniers, "quand vous avez un problème, vous appelez qui ? Personne, parce que personne ne va venir de toute façon", rapporte-t-il. Une ré-occupation d'autant plus urgente que, la nature ayant là encore horreur du vide, "les trafiquants de drogue ont préempté l'espace public", constate Réda Didi. Et ce, bien au-delà des seuls points de deal : "En organisant des apéros, des activités pour les jeunes l'été…" Des trafiquants qui vont "arroser tout le monde pour pouvoir fonctionner tranquille", note Jean-Marie Godard. Au risque d'y inclure les élus, "cibles de choix" pour les organisations criminelles (lire notre entretien avec Clotilde Champeyrache). Ce qui fait ainsi du "sujet de la probité" un autre enjeu "important" de ces municipales, selon la patronne de l'Agence française anti-corruption (lire notre article).