Pourquoi l'Etat doit construire un "service public augmenté" avec l'IA
Alors que l'intelligence artificielle s'est déjà installée dans les administrations, les auteurs d'une note publiée mardi 6 octobre 2026 par la Fondation Jean-Jaurès estiment que l'enjeu est désormais de savoir dans quelles conditions les services publics l'utiliseront. Alors que se multiplient les initiatives nationales et locales, les auteurs plaident pour une véritable stratégie politique afin de faire émerger un "service public augmenté" plutôt qu'une simple automatisation de l'action publique.
© Christophe Caudroy - Caisse des Dépôts - 2025
Incontestablement, les administrations se sont déjà approprié l'IA. Les agents utilisent des assistants génératifs pour produire des documents ou simplifier certaines tâches. L'IA est devenue une composante du fonctionnement administratif. Pourtant, cette accélération ne s'est pas accompagnée d'un cap politique partagé. Tel est le constat posé en préambule du rapport publié début octobre par la Fondation Jean-Jaurès, le deuxième sur ce sujet en un an.
Rédaction de notes, synthèse documentaire, recherche d'informations ou analyse réglementaire, les usages se multiplient, parfois en dehors de tout cadre formel. Les auteurs rappellent que près de 40% des agents utiliseraient des outils de "shadow IA", comprenez l'utilisation d'outils non autorisés par les administrations. Ces usages s'observent à tous les échelons. L'État a engagé plusieurs expérimentations, tandis que les collectivités territoriales accélèrent à leur tour leur montée en compétence sur le sujet.
La question n'est plus technologique mais organisationnelle
La publication du rapport intervient dans un contexte particulièrement prolifique. En juin 2026, le gouvernement a présenté le plan "Notre IA", première feuille de route nationale consacrée au déploiement de l'IA dans les services publics. Il prévoit notamment la généralisation d'assistants pour les agents, le développement de services pour les usagers et le renforcement des capacités de l'État en matière d'IA souveraine (notre article du 16 juin 2026).
En mai 2026, la Banque des Territoires et Mistral AI ont lancé le programme "Territoires d'IA", avec l'ambition de former 100.000 agents publics locaux d'ici 2030 (notre article du 22 mai 2026). Présenté comme une réponse à la montée des usages non encadrés, le dispositif vise à mettre à disposition des collectivités des outils mutualisés et souverains, tout en développant une quinzaine de cas d'usage opérationnels.
Pour Émilie Agnoux et Johan Theuret, les auteurs et cofondateurs du Sens du service public, cette accélération démontre que la question n'est plus technologique mais organisationnelle : "comment accompagner les administrations dans l'adoption de ces nouveaux outils tout en garantissant la qualité du service rendu aux usagers ? "En 2027, la montée en puissance de l'AI Act européen renforcera les exigences de gouvernance et de responsabilité publique. Mais la conformité réglementaire ne suffira pas", avertissent les auteurs car la "question centrale restera celle du projet collectif".
"Une responsabilité humaine clairement identifiée"
La note fait aussi écho aux discussions actuellement menées dans la fonction publique autour du futur accord-cadre sur l'intelligence artificielle (notre article du 16 septembre 2026). Ce texte, en voie de finalisation, repose sur un principe central : l'IA doit demeurer un outil au service des agents et des usagers. Les auteurs partagent cette approche. Ils considèrent que les décisions engageant les droits des citoyens doivent continuer à relever d'une responsabilité humaine clairement identifiée. L'intelligence artificielle ne saurait constituer un substitut à l'expertise des agents mais doit au contraire renforcer leurs capacités d'action.
Cette orientation passe également par un investissement important dans la formation. L'accompagnement au changement apparaît comme l'une des conditions essentielles pour éviter que la diffusion de l'IA ne creuse les inégalités entre administrations ou entre agents.
Gouvernance, transparence et souveraineté
Au-delà des usages, le rapport insiste sur la nécessité de construire une véritable gouvernance publique de l'intelligence artificielle. Émilie Agnoux et Johan Theuret plaident pour davantage de transparence sur les systèmes utilisés, leurs finalités et leurs limites. Ils mettent également en avant l'enjeu de souveraineté numérique. La dépendance à l'égard de quelques grands fournisseurs internationaux constitue, selon eux, une question stratégique pour des administrations qui manipulent des données sensibles. Cette préoccupation explique d'ailleurs la montée en puissance des solutions françaises et européennes dans l'écosystème public.
Plus largement, la note appelle à dépasser une logique d'expérimentation permanente pour entrer dans une phase de "pilotage politique assumé".
L'arrivée des IA "agentiques" renforce l'urgence du débat
Les auteurs invitent enfin les décideurs publics à anticiper l'arrivée des IA dites "agentiques", capables d'enchaîner plusieurs actions de façon autonome (notre article du 6 mars 2026). Ces nouveaux outils pourraient transformer en profondeur le traitement des dossiers administratifs et les processus internes.
Cette perspective soulève également de nouvelles interrogations sur la responsabilité, le contrôle humain et la traçabilité des décisions. Autant de questions qui, selon le rapport, ne peuvent être laissées aux seuls experts techniques.
Au final, la note oppose 2 trajectoires possibles. La première consisterait à utiliser l'intelligence artificielle principalement comme un "levier de productivité" et de "réduction des coûts". La seconde viserait à construire un "service public augmenté", dans lequel la technologie permettrait aux agents de consacrer davantage de temps aux missions de conseil, d'accompagnement et de relation avec les usagers.
"Le sujet n'est plus l'adoption de l'IA mais son pilotage", résument les auteurs. À mesure que les outils se généralisent dans les administrations, la question devient moins technologique que démocratique : quelle place la puissance publique souhaite-t-elle donner à l'intelligence artificielle dans la conduite de ses missions ?
Cette nouvelle note fait suite au premier rapport de la fondation Jean-Jaurès publié en juillet 2025 (notre article du 18 juillet) qui contenait déjà plusieurs avertissements : "sans doctrine claire ni pilotage ferme, l'IA pourrait creuser les inégalités d'accès aux droits, accroître la dépendance de l'État aux géants technologiques et fragiliser la cohésion sociale. L'heure n'est plus à mesurer l'irruption de l'IA dans les administrations, ni à identifier les premiers usages mais à appeler à l'urgence d'un pilotage politique. A bon entendeur.