PPE 3 : retour affirmé du nucléaire, coup de frein sur les EnR terrestres
Le Premier ministre et le ministre de l'Énergie ont dévoilé, ce 12 février, dans le Jura, les grandes lignes de la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3), qui sera publiée par décret dans la nuit. Le texte acte le retour affirmé du nucléaire, dans la droite ligne du discours présidentiel de Belfort de 2022. Les ambitions sont en revanche revues fortement à la baisse pour les énergies renouvelables (EnR) terrestres. "Un non-sens total", estime l'Alliance pour l'énergie locale.
La saison 3 de la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) aura – comme les précédentes (tant celle de 2016 que celle de 2020) – été particulièrement riche, ses épisodes s'étant multipliés bien au-delà du scénario initial. Avec plus de deux ans de retard, ce feuilleton le plus fertile du quinquennat approche toutefois du dénouement, dans un ultime épisode en deux volets, comme désormais tout bon blockbuster qui se respecte. Après avoir levé un coin du voile le 7 février, le Premier ministre et le ministre de l'Énergie, Roland Lescure, ont en effet présenté les grandes lignes de cette PPE ce 12 février dans le Jura, après avoir visité les barrages hydroélectriques de Vouglans et de Saut-Mortier. Et le décret – puisque la voie parlementaire a, cette fois encore, été barrée – sera publié cette nuit au Journal officiel. Vu le succès de la série, une suite est d'ores et déjà prévue : pour la première fois, le texte contient en effet une "clause de revoyure" en 2027, année d'élection présidentielle comme chacun sait.
L'électrique pour limiter les dépendances, décarboner et la compétitivité
"Souveraineté énergétique, neutralité carbone et compétitivité des prix" sont les trois objectifs affichés par cette nouvelle feuille de route énergétique de la France pour les dix prochaines années. Via "un cap clair : accroître la production énergétique décarbonée notamment électrique (entre 650 et 693 TWh en 2035, contre 544 TWh en 2025 – "soit l'équivalent de la production de 12,5 tranches EPR 2") et réduire la consommation d'énergies fossiles (environ 330 TWh en 2035, contre 900 TWh en 2023)". Ce qui suppose en parallèle une électrification massive des usages, sauf à mettre le réseau électrique en danger - qui devrait être dévoilée en avril, a indiqué la ministre Monique Barbut.
Le tout devant notamment conduire à faire passer la part de l'énergie fossile dans la consommation finale énergétique française de 58% en 2023 à 40% en 2030 (42% dans la précédente version présentée de la PPE) et 29% en 2035 (30% précédemment).
Nucléaire : revirement de stratégie confirmé
Attendue par tous, cette PPE ne satisfera totalement personne - à l'exception peut-être de la Commission de régulation de l'énergie (CRE) - , qui salue "cette publication qui donne une visibilité essentielle aux filières, notamment nucléaires et renouvelables, et va leur permettre de se projeter sur les années à venir : investissements, recrutements, achats, plan d’activité… À commencer par ceux qui appelaient à en reporter sa publication. Il en va sans doute de même avec les frères ennemis du nucléaire et du renouvelable, que le ministre Roland Lescure appelle désormais à la réconciliation : "Il faut enterrer définitivement les querelles de famille", implore-t-il. Un souhait partagé par Jules Nyssen, président du Syndicat des énergies renouvelables (SER), présent dans le Jura, rapporte l'AFP.
Les partisans du nucléaire pourront toutefois se féliciter d'un – nouveau – revirement de stratégie en la matière, amorcé par la déclaration dite de Belfort du président de la République en 2022. Alors que la précédente PPE 2019-2024 tournait le dos au nucléaire, en prévoyant notamment de fermer 14 réacteurs, le présent texte entend clairement relancer cette "colonne vertébrale de notre production" – dixit le ministre. Avec :
- la construction de 6 EPR2, financée via un prêt bonifié de l'État couvrant au moins les coûts de construction et un contrat pour différence à un prix maximal de 100 euros2024/MWH ;
- l'objectif "d'être en mesure de décider" en 2026 la construction de 8 réacteurs supplémentaires ;
- la consolidation et la prolongation des réacteurs actuels (à 50 ou 60 ans). En l'espèce, la PPE prévoit une "optimisation du parc existant (57 réacteurs) dès 2030, avec une production de 380 à 420 TWh, contre 320 TWh en 2023".
- ou encore l'objectif d'un premier réacteur modulaire ("SMR") "au début de la décennie 2030."
Réforme du pilotage des EnR électriques cette année
À l'inverse, ils déploreront que le frein ne soit pas davantage mis, comme ils l'espéraient, sur le déploiement des EnR intermittentes, dont les variations de puissance entraîneraient notamment – selon un rapport confidentiel d'EDF dévoilé par La Tribune – des surcoûts sur le système, et donc sur le prix de l'électricité, mais aussi un vieillissement prématuré du parc.
Accusé de dissimuler ce rapport, le gouvernement se dit "attentif" aux conséquences de l'augmentation de cette "modulation" du nucléaire, qu'il tempère néanmoins : "Le volume a augmenté en 2024 (30 TWh) par rapport à 2023 (16 TWh), mais reste comparable à 2020 (28 TWh). Il reste également dans l'ordre de grandeur du volume de modulation observé dans les années 1990 (record de 51 TWh en 1994)." Il n'en conclut pas moins que "l'augmentation de la part d'énergies renouvelables (EnR) implique de repenser nos systèmes de flexibilité pour garantir la stabilité du réseau électrique" et annonce une réforme cette année du pilotage des EnR électriques.
Poursuite "raisonnée et réaliste" des EnR terrestres…
Pour les partisans des EnR, la potion se fait toutefois bien plus amère, au point même de devenir pour certains imbuvable. Si la PPE ne prévoit pas de "moratoire", un temps redouté, elle ne prescrit en effet qu'une "poursuite raisonnée et réaliste", dixit le gouvernement, du développement des EnR terrestres : 48 GW en 2030 et 55/80 GW en 2035, contre près de 30 GW en 2025 pour le solaire ; 31 GW en 2030, 35/40 GW en 2035 contre environ 24 GW en 2025 pour l'éolien terrestre et ce, en privilégiant le renouvellement des parcs existants pour réduire l'impact paysager. Des objectifs de nouveau à la baisse par rapport à la précédente version du texte. "Dans l'attente d'une accélération sur l'électrification des usagers, le gouvernement a décidé de maintenir stables les objectifs d'octroi de soutien public par appels d'offres inscrits dans la PPE 3 jusqu'en 2028", est-il précisé. Le contexte budgétaire a sans doute également pesé, comme le souligne en creux la CRE : "Dans un contexte budgétaire contraint, la CRE considère en effet essentiel de trouver le bon ajustement permettant de continuer à développer les énergies renouvelables tout en limitant leur impact sur les finances publiques".
… dénoncée par l'Alliance pour l'énergie locale
L'Alliance pour l'énergie locale (au sein de laquelle on retrouve notamment Amorce, la FNCCR ou le Réseau action climat), voit pour sa part dans cette PPE "un non-sens total". Dans un communiqué commun, les 12 associations "engagées dans les domaines de la protection de l’environnement, de l’énergie, des territoires et de l’économie sociale et solidaire" composant ce collectif dénoncent le manque d'ambition affiché, qui "va freiner le développement de projets portés localement et pénaliser les territoires et leurs habitants qui en sont les premiers bénéficiaires". Pour y remédier, l'Alliance demande "de multiplier par 3 la part des projets aux mains des collectivités et des citoyens d’ici 2030 et par 11 d’ici 2035, pour passer de 1,7 TWh actuellement à 5 TWh en 2030 puis 20 TWh en 2035 (soit 5% de l’ensemble des projets d’énergies renouvelables)".
Relance affichée de l'hydroélectricité, "accélération" sur l'éolien en mer
Côté EnR, la PPE prévoit toutefois la relance des investissements dans la filière hydroélectrique – permise par la clôture en vue du contentieux avec la Commission européenne, mise en musique par une proposition de loi en cours d'adoption –, avec une augmentation prévue de 2,8 GW des capacités de barrage (en ligne avec la précédente version). Mais aussi "l'accélération sur l'éolien en mer", avec une cible de 3,6 GW de puissance installée en 2030 et de 15 GW en 2035 (18 GW dans la précédente version, objectif désormais fixé pour 2037 "afin de mieux intégrer les réalités industrielles").
Pour les énergies bas carbone non électriques, il est par ailleurs prévu :
- que la chaleur renouvelable et de récupération passe de 172 TWh en 2023 à 328/421 TWh en 2035 (avec "une multiplication par 5 de la géothermie profonde et de surface d'ici 2035, le prolongement des aides MaPrimeRénov'" et le soutien à l'installation de systèmes efficaces via les CEE, le développement d'un réseau de chaleur soutenu par le fonds chaleur") et avec 2,5 à 3 TWh de froid livré par les réseaux en 2035 ;
- que le biométhane injecté dans les réseaux passe de 9 TWh à 47/82 TWH ;
- que les biocarburants passent de 38 TWh à 70/90 TWh ;
- que l'hydrogène atteigne jusqu'à 4,5 GW pour 2030 et 8 GW installés en 2035.
Plus de 100.000 nouveaux emplois prévus
Pour faire pression sur le gouvernement, la filière des EnR avait mis en avant "le risque de destruction de 30.000 à plus de 40.000 emplois" qu'entraînerait selon elle un recul des EnR dans la PPE. Sur le même registre, le gouvernement indique que les cibles fixées par son texte devraient se traduire par plus de 130.000 emplois nouveaux en 2030 par rapport à 2022 (d'environ 193.200 à 326.600, hors biocarburants, hydrogène et dérivés et filière réseaux).
Dans le détail : sans changement pour l'hydroélectricité (14.720) ; de 3.950 à 8.690 pour les réseaux de chaleur et de froid ; de 14.670 à 21.656 pour l'éolien terrestre ; de 5.080 à 33.867 pour l'éolien en mer ; de 2.830 à 11.320 pour le solaire thermique ; de 18.920 à 56.760 pour le solaire photovoltaïque ; de 2.780 à 8.237 pour la géothermie ; de 5.290 à 14.944 pour le biogaz et de 125.000 à 156.000 pour le nucléaire. Les données pour la filière des énergies fossiles sont, elles, ignorées.