Priorité au retour à l'emploi, approche "multidimensionnelle" : quelle stratégie – et quels moyens – pour inverser la courbe de la pauvreté ?
Selon les dernières données de l'Insee, le taux de pauvreté s'est stabilisé en 2024 au niveau historiquement élevé de 15,4%, soit 9,8 millions de personnes vivant avec moins de 1.337 euros par mois et par unité de consommation. Recueillies par le CNLE, les remontées des professionnels de terrain laissent apparaître une intensification de la pauvreté – une "spirale de précarisation" – et la poursuite de l'élargissement des publics touchés. Alors que la pauvreté augmente depuis vingt ans, comment inverser la tendance sur les dix prochaines années ? Mandaté par le gouvernement, le CNLE a récemment publié une note de cadrage sur ce sujet. À plus court terme, les textes budgétaires de l'automne seront l'occasion de débattre des priorités et des moyens à dégager, le ministre du Travail et des Solidarités assumant de ne préserver que la jeunesse des 2 milliards d'économies prévues à ce jour sur son périmètre.
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"Le désengagement public nourrit la spirale de la précarité qui s’ancre dans la durée, pour des publics toujours plus nombreux." Ce constat est celui du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE), qui a publié le 15 juillet 2026 sur le site du ministère des Solidarités la huitième édition de son baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et de l’exclusion sociale.
Portant sur le deuxième semestre 2025, cette étude qualitative conduite auprès de 122 professionnels de terrain ("choisis pour couvrir le territoire métropolitain ainsi qu’une grande diversité de problématiques") "met en lumière un cercle vicieux associant : difficultés financières → problèmes de logement → dégradation de la santé → éloignement de l’emploi → aggravation de la pauvreté". Cette "spirale de précarisation" est "amplifiée par la saturation des dispositifs d’aide et d’accompagnement", selon les auteurs. Ces derniers insistent sur le fait que "des catégories de plus en plus diverses de la population" ("travailleurs pauvres, familles monoparentales, étudiants, retraités modestes ou jeunes actifs") sont fragilisés économiquement (impayés, surendettement, "arbitrages sur les dépenses essentielles", "épuisement des solidarités familiales et associatives").
La situation est "critique" en matière de logement, mais aussi sur le front de l'emploi ("les conseillers de France Travail sont confrontés à des bénéficiaires du RSA soumis à obligation d’inscription alors même qu’ils ne sont pas en insertion professionnelle"), cela dans un contexte de dégradation de la santé mentale et de "montée des tensions sociales et institutionnelles".
Pauvreté en 2024 : les chômeurs et les familles monoparentales restent les plus touchés
La publication de cet éclairage qualitatif fait suite à la parution, le 9 juillet 2026, des données de l'Insee sur les niveaux de vie et la pauvreté en 2024. Après une nette hausse en 2023 (voir notre article), le taux de pauvreté s'est stabilisé en 2024 à 15,4%, c'est-à-dire "à son plus haut niveau depuis 1996". Cela correspond à 9,8 millions de personnes qui vivent, en France métropolitaine, sous le seuil de pauvreté monétaire fixé à 60% du revenu médian – soit moins de 1.337 euros par mois et par unité de consommation en 2024. Tandis que "le taux de pauvreté des retraités diminue et revient au niveau de celui des actifs (10,4%)", "les chômeurs et les familles monoparentales restent les catégories les plus touchées par la pauvreté", souligne l'Insee. Cela dans un contexte où les niveaux de vie ont augmenté (de 1,7% pour les plus modestes, de 1,4% pour les plus aisés), du fait notamment d'un "net reflux de l’inflation" en 2024, mais aussi de la revalorisation des retraites, des salaires et des prestations sociales.
"Le taux de pauvreté augmente en France depuis le début des années 2000", a commenté le Centre d'observation de la société, piloté par le Compas avec l'Observatoire des inégalités. "Si on utilise le seuil de 50% [du revenu médian], le nombre de pauvres a augmenté de 3,9 à 5,6 millions au cours des vingt dernières années, une hausse de 43%", soit de 6,8% à 8,8% de la population métropolitaine (et de 12,4% à 15,4% selon le seuil de pauvreté à 60%), indiquent les analystes dans leur note. Pour ces derniers, plusieurs raisons expliquent la difficulté à contenir la hausse de la pauvreté : l'augmentation du nombre de familles monoparentales aux faibles revenus, la reprise de l'immigration, l'effet réduit de l'amélioration de l'emploi entre 2015 et 2020 car cette dernière "s’accompagne d’une augmentation de la précarité et elle concerne peu les ménages très modestes"…
Une dégradation des conditions de vie des "plus pauvres parmi les pauvres"
"La pauvreté ne recule pas lorsqu'elle cesse d'augmenter dans les statistiques", a réagi de son côté le collectif Alerte, fédérant 37 fédérations et associations nationales de lutte contre la pauvreté, dans un communiqué. La stabilité de l'indicateur statistique "ne doit ni masquer l’aggravation de la pauvreté sur la dernière décennie, ni le durcissement des conditions de vie des plus vulnérables, particulièrement ces derniers mois", selon le collectif, qui attire en particulier l'attention sur la dégradation continue de "la situation des plus pauvres parmi les pauvres".
Les associations ont adressé à cette occasion plusieurs demandes au gouvernement : "garantir des moyens suffisants" à la politique du logement et de l'hébergement, soutenir davantage les associations de solidarité qui sont "en première ligne face à l'aggravation des besoins" et, avant tout, "faire de l’éradication de la grande pauvreté un objectif politique prioritaire, assorti d'une trajectoire pluriannuelle et d'indicateurs de suivi".
Faire de la baisse de la pauvreté un "objectif majeur" de la réforme de l’allocation sociale unifiée
C'est un travail qui a été amorcé, l'ancien Premier ministre François Bayrou ayant mandaté il y a un an le CNLE pour "établir une trajectoire de réduction de la pauvreté à 10 ans 'volontaire, chiffrée et crédible', définir les moyens de l’atteindre et proposer des modalités d’évaluation de celle-ci". Le CNLE a publié le 29 juin 2026 une note de cadrage intitulée "Abolir les privations, préparer l'avenir : pour une trajectoire de réduction de la pauvreté à 10 ans".
La définition d'une telle trajectoire "suppose d'agir sur différents leviers pour contrecarrer la tendance à la hausse constatée ces dernières années", peut-on lire dans cette note. Ces leviers sont bien sûr le travail et les conditions et revenus du travail, les prestations sociales, le fait de diminuer le non-recours aux prestations, mais aussi les politiques sectorielles telles que le logement pour diminuer le poids des dépenses contraintes des ménages pauvres. Le CNLE plaide ainsi pour "fonder la trajectoire sur une approche multidimensionnelle de la pauvreté".
"La réforme de l'allocation sociale unifiée (…) doit faire de la baisse de la pauvreté et de son intensité un objectif majeur", pour le CNLE, dont la position rejoint davantage celle des associations que celle du gouvernement sur la réforme du revenu de solidarité active (RSA, voir notre article) comme sur l'ASU (voir notre article). Le Conseil appelle ainsi à "refonder un contrat de solidarité impliquant l’ensemble des parties de la société et reconnaissant la responsabilité collective" ou encore à "corriger le déséquilibre (…) des demandeurs d’emploi vis-à-vis de France Travail et des départements dans l’équilibre droits-devoirs".
Pour le ministre Farandou, le retour à l'emploi doit guider toute réflexion
"Il faut que le travail paye plus que le non-travail", a réaffirmé le ministre du Travail et des Solidarités, Jean-Pierre Farandou, ce 29 juillet 2026 sur CNews, mentionnant un projet de loi "quasiment prêt" sur l'ASU mais n'évoquant aucune perspective d'examen parlementaire. "L'idée est là, le débat est là : il faut trouver des équilibres, il faut aider ceux qui sont vraiment dans le besoin, il faut leur tendre la main dès lors qu'ils font l'effort de revenir vers le travail, et il faut qu'il y ait l'incitation au travail."
Le retour à l'emploi comme priorité sociale, c'est une conviction que partagent les promoteurs des "territoires zéro chômeur de longue durée". Dans une lettre ouverte aux pouvoirs publics et aux parlementaires, les présidents de TZCLD, du fonds ETCLD et des associations FAS, Secours catholique, Pacte civique, Emmaüs France, ATD Quart-Monde, SNC et APF France handicap appellent "solennellement le gouvernement à inscrire, dès la session extraordinaire de septembre, la proposition de loi de Stéphane Viry à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale". Et demandent aux députés d'adopter "conforme le texte issu du Sénat" (voir notre article), pour ne pas risquer l'absence d'adoption définitive d'ici la fin du quinquennat.
Concernant les arbitrages des futurs projets de loi de finances et de financement de la sécurité sociale, la ligne de conduite du ministre reste la même : "l'argent, pour être efficace, doit permettre le retour à l'emploi". Jean-Pierre Farandou indique que 2 milliards d'économies sont prévus, "sur tous les dispositifs" déployés dans le périmètre de son ministère. "La seule demande que j'aie faite au Premier ministre et qu'il m'a accordée, c'est de préserver la jeunesse", a-t-il précisé, citant l'apprentissage et le contrat d'engagement jeune.
› Le Parlement enquête sur la pauvreté des seniors et sur les outre-merSi la lutte contre la pauvreté a été relativement peu représentée dans l'agenda gouvernemental de ces derniers mois, une étape a été franchie vers la "convergence sociale en matière de sécurité sociale et de minima sociaux" à Mayotte, avec la publication de l'ordonnance du 22 juillet 2026. Le Parlement a par ailleurs conduit des travaux sur l'outre-mer, avec la publication fin juin d'un rapport d'une commission d'enquête du Sénat sur les inégalités systémiques dans les outre-mer. Au même moment, la commission des finances de l'Assemblée nationale rendait public un rapport d'information sur l'évaluation des politiques de soutien à la restauration scolaire en outre-mer. En cours, également, à l'Assemblée : les travaux d'une commission d'enquête sur "les causes et les conséquences de l'augmentation de la pauvreté, notamment pour les travailleurs seniors et les personnes âgées, et les manquements des politiques publiques pour y faire face". Les députés de cette commission ont auditionné le 16 juillet 2026 Anne Rubinstein, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté. Cette délégation interministérielle produit de son côté régulièrement des travaux visant à appréhender des angles spécifiques : "Agir sur la mobilité pour lutter contre la pauvreté" en juillet 2026, "Lutte contre la pauvreté en milieu rural" en décembre dernier, monoparentalité et pauvreté, travailleurs pauvres, jeunes en rupture… Un référentiel d'évaluation des contrats locaux des solidarités a également été mis à disposition dans la perspective de l'évaluation à mi-parcours des 116 contrats conclus entre l'État et les collectivités (94 avec les départements, 19 avec les métropoles). |