Stations-service rurales : "des zones blanches vont fatalement apparaître"

La mise sur le marché d'une partie des stocks stratégiques de gazole accroît les distorsions de concurrence avec les petites stations-service, alertent leurs représentants. Malgré les mesures de soutien gouvernementales, ces derniers craignent une aggravation des difficultés économiques et pointent le risque d'une accélération des fermetures dans les territoires ruraux.

La mise sur le marché des stocks stratégiques de gazole pourrait bien aggraver la situation financière des petites stations-service rurales. Car la mesure profite aux grandes surfaces et au réseau Total et génère des "effets indésirables" et des "iniquités" territoriales. C’est ce qu’ont dénoncé Entreprises énergies et territoires (FF3C) et Mobilians, qui représentent les stations-service indépendantes, dans un communiqué commun, au sortir de la réunion qui s’est tenue à Bercy, mardi 3 novembre, avec les distributeurs de carburants.

Mi-octobre, le gouvernement avait annoncé qu’il libèrerait 10 millions de barils issus des stocks stratégiques détenus par la SAGESS, à compter du 1er novembre jusqu’au 31 janvier 2027. Et ce afin de permettre aux distributeurs d’appliquer une baisse de 12 à 18 centimes par litre sur leurs tarifs au plus haut. Toutefois, les organisations professionnelles expliquent que l'avantage financier n'est pas répercuté instantanément dans l'ensemble du réseau. La moitié des quelque 12.000 stations ont ainsi appliqué une baisse moyenne de 12 centimes et plus, dont 4.000 ont baissé leurs tarifs "de plus de 15 centimes", a indiqué le ministre des PME et du Commerce Serge Papin, mardi. Les distributeurs qui ont appliqué cette baisse "dès le 31 octobre" puis "dès le 1er novembre" ne disposaient pas des stocks mais ont baissé leurs prix de vente "par anticipation", expliquent les deux organisations. Ce qui n’a pu être le cas que des gros distributeurs "disposant de marges de manœuvre financières conséquentes". Les autres, les indépendants, "n’ont pas les moyens de faire les avances", et doivent attendre d’être réapprovisionnés pour appliquer cette baisse, explique à Localtis Frédéric Plan, délégué général de FF3C. En attendant, ils continuent d’afficher des prix autour de 2,5 euros Le litre. 

200 à 300 stations en grande difficulté

"Ce démarrage en désordre accentue les disparités concurrentielles et fragilise" les quelque 3.000 stations indépendantes et le millier de distributeurs en vrac de gazole non routier et fioul domestique, alertent les deux organisations.

Sur la base d’un sondage conduit auprès de ses adhérents en septembre, Mobilians estime entre 200 et 300 le nombre de stations en grande difficulté et qui risquent de ne pas passer l’année. Contre un rythme de 50 à 80 disparitions chaque année. "On avait alerté le gouvernement sur l’apparition de zones blanches qui vont fatalement apparaître", redoute Francis Pousse, président de la branche stations-service chez Mobilians. Depuis le début de cette crise, la situation financière des petites stations se dégrade du fait de la consommation en berne. Leur chiffre d’affaires a baissé en moyenne de 20 à 40%. "C’est une perte de recettes tout à fait considérable, sans compter le fait que quand les prix augmentent, ils augmentent aussi pour les distributeurs qui ont un grand besoin de trésorerie. Le cercle n’est pas très positif", s'inquiète Frédéric Plan. Et la situation continue de se dégrader. En septembre, la baisse de chiffre d’affaires se situe déjà entre  -30 et -40%. "Je ne suis pas du tout serein pour octobre, la consommation a encore fortement baissé : -16% sur le gazole et -7% pour le sans plomb", soupire Francis Pousse. "J’en suis même à conseiller à nos adhérents de suspendre leurs livraisons, afin d’éviter de se mettre en difficulté de trésorerie supplémentaire."

"Nous demandons un plan de transformation, comme pour les tabacs"

Pour les deux organisations, la réponse gouvernementale n’est pas à la hauteur des enjeux. A l’occasion du congrès des maires ruraux, le Premier ministre avait annoncé le 10 octobre des "avances de trésorerie" et "un fonds spécialisé", afin de permettre aux petites stations d'anticiper les achats de carburants remisés. Mais ce n’est que le 22 octobre que le gouvernement a détaillé son dispositif, à savoir la prise en charge des intérêts de prêts souscrits à Bpifrance (ou à leur banque) dans la limite de 5.000 euros. Manque d’intérêt ou peur d’être retoqués, les candidats ne se bousculent pas au portillon (4 à 5 demandes avaient été déposées à Bpifrance au 3 novembre). "On avait demandé une subvention de 5.000 euros. Mais on voit très bien qu’il n’y a plus de sous dans les caisses", veut bien admettre Francis Pousse. Toutefois, Serge Papin a proposé, mardi, d’élargir aux stations-service le fonds de soutien au commerce rural géré par l’Agence nationale de la cohésion des territoires. Il ne s’agirait donc pas d’un fonds spécifique, comme le réclamait Mobilians. Encore faut-il qu’un amendement puisse être voté en ce sens dans le cadre du projet de loi de finances ou soit repris par le gouvernement dans le texte sur lequel il pourrait engager sa responsabilité. Une enveloppe de 2 millions d’euros pourrait être débloquée.

"Nous demandons un plan de transformation, comme pour les tabacs", explique Francis Pousse. "Il pourrait s’agir de financer l’automatisation des pompes. L’objectif est aussi de travailler à la diversification : stations de lavage, ouvrir des lockers frigorifiques pour les producteurs locaux… Bref, tout ce qui peut générer des revenus supplémentaires."

Selon une étude de l’Observatoire des métiers des services de l’automobile, réalisée pour Mobilians, 41% des exploitants de stations-service indépendantes déclarent envisager l’arrêt de leur activité de distribution de carburants d’ici 2035, soit près de 1.500 stations.

 

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