Gestion durable de la forêt : des indicateurs sous tension témoins de la crise climatique

Sécheresses, incendies, maladies, insectes… les forêts françaises font face à des perturbations multiples qui affectent leur santé et leur vitalité. Ce niveau de vulnérabilité des peuplements se traduit dans l'édition 2025 des indicateurs de gestion durable (IGD) publiée, ce 1er juillet, par l’Observatoire des forêts françaises.

Fragilisés par les épisodes caniculaires de mai et juin 2026, les arbres pourraient connaître une mortalité accrue, avec un décalage de un, deux, voire trois ans, dans un contexte de stress hydrique comparable à l’année 2022. La nouvelle édition des indicateurs de gestion durable (IGD) dévoilée ce 1er juillet, et dont l’exercice a été porté pour la première fois par l’Observatoire des forêts françaises, met en évidence une inflexion inédite : après plusieurs décennies de progression continue des ressources forestières, les effets des crises climatiques ou sanitaires s’imposent désormais comme des facteurs structurants de l’évolution des forêts françaises. 

Publiés depuis 1995 à partir des données collectées pendant les cinq années précédentes, les IGD fournissent - à travers un bouquet de 50 indicateurs multi-thématiques en majorité européens - une vision globale de l’état des écosystèmes forestiers. Ils témoignent d’une diminution de la vitalité des arbres, de l’augmentation de leur mortalité et d’une baisse de la croissance, exacerbée par des sécheresses exceptionnelles récurrentes et les canicules. 

La vitesse d’augmentation du stock de carbone a ainsi été divisée par deux ces dix dernières années. Lors de la présentation des résultats à la presse, la nouvelle déléguée interministérielle à la forêt, au bois et à ses usages, Anne Clerc, a  tenu à souligner d’emblée  "le rôle de la forêt dans la régulation de l'eau et du climat, qui assure la résilience de nos territoires au choc climatique. Et surtout, le premier site de stockage du carbone". 

30% de séquestration carbone en moins

La troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC3), dans sa dernière ligne droite - la consultation publique s’achèvera le 5 juillet prochain - prévoit une baisse de stockage ou puits de carbone en forêt initialement prévue en SNBC2. Cette baisse amorcée il y a quelques années se poursuit sur les prochaines décennies. "C'est vrai qu'elle va plus vite que ce qu'on pouvait croire du fait des tempêtes, des sécheresses diffuses, des incendies et donc de la mortalité en forêt", appuie Anne Clerc. 

Bien que la surface forestière continue d’augmenter - atteignant 17,3 millions d’hectares, soit 31% du territoire en France métropolitaine -, des signes d’enrayement apparaissent avec des effets sur l’ampleur de la séquestration de carbone. "Le stock en forêt a progressé mais la dynamique d’accumulation qui prévalait jusque-là a été fortement freinée, et la séquestration s’est réduite d’environ 30% sur les cinq dernières années", relève Mathieu Dassot, ingénieur d'études et de recherches forestières à l’IGN. Près d’un quart du puits de carbone trouve en outre son origine dans la hausse du stock de bois mort, contre seulement 1% au cours des cinq  années précédentes. 

Environ 1.548 millions de tonnes de carbone sont stockées dans les forêts et les produits bois. Et c'est environ 47,4 millions de tonnes de CO2 qui ont été séquestrées chaque année entre 2015 et 2020. La séquestration de carbone mesurée sur la période 2015‑2020 enregistre ainsi une baisse marquée de 28% par rapport à celle observée entre 2010 et 2015 (63,7 millions de tonnes de CO2 par an). 

Ce recul s’explique par la maturation progressive d’une forêt jusqu’alors relativement jeune, combinée à des crises climatiques (sécheresses successives) et sanitaires (chalarose du frêne, scolytes de l’épicéa…) affectant la vitalité des peuplements, avec toutefois des diversités régionales et selon les essences. La dynamique de capitalisation demeure ainsi très élevée en Bretagne et en Pays de la Loire. La séquestration progresse également fortement en Occitanie, aussi bien dans les essences feuillues que résineuses. 

Autre point d’attention : un déséquilibre des classes de diamètre, au profit des gros et des très gros bois, illustre les difficultés de régénération dans le contexte du changement climatique. 

La séquestration dans les produits en bois se contracte également pour s’établir entre 2015 et 2020, à 1,1 million de tonnes de CO₂ séquestrées chaque année dans les matériaux en bois (versus 2,5 millions de tonnes de CO₂ par an entre 2010 et 2015). Les émissions ainsi évitées sont estimées à 19,1 millions de tonnes de CO₂ par an sur la période 2015‑2023 grâce à l’usage du bois.

Trois fois plus de placettes présentent au moins un arbre mort 

C’est surtout le contexte de sécheresses, extrêmes comme en 2003 et récurrentes sur la décennie 2015-2025, qui, associées au développement de pathogènes peut être mis en relation avec un état de santé des arbres qui s’est globalement dégradé. Jusqu'à présent, était comptabilisé le nombre d'arbres morts sur pied, laissant apparaître une courbe en dents de scie (avec un pic en 2004 consécutif à l'année 2003) "pas forcément très bien interprétable", explique Fabien Caroulle, rattaché au département de la santé des forêts du ministère de l’agriculture. 

Une approche nouvelle de mortalité, non à l’arbre mais à la placette, révèle une augmentation diffuse de la mortalité depuis le milieu des années 2010, quelles que soient les essences et les régions touchées. "Pour cela, on dispose d'un outil au niveau européen qui est le réseau systématique de suivi des dommages forestiers, d’à peu près 550 placettes en France, répartis sur une maille de 16 km de côté", précise-t-il. "Depuis le milieu des années 2010, on observe une augmentation assez drastique, avec 10, voire 12% en 2024 des placettes qui contenaient au moins un arbre mort", contre 3% avant le début des années 2000. 

Un autre aspect est la hausse des attaques pathogènes (insectes, champignons, nématodes, etc.) qui se sont multipliées, avec une augmentation de 175% de la surface touchée depuis 2015. S’agissant du déficit foliaire, les feuillus, à 2,2% il y a trente ans, le sont à 15,3% et la proportion d'arbres d’essences résineuses touchés est passée de 1,8% il y a 25 ans à 5,8%. 

Suite aux canicules successives de 2026, "on s’attend à de la casse" avec des variations selon les essences d’arbres. "Par exemple, pour le hêtre, il y a de fortes chances qu'il réagisse dès l'année prochaine. Certainement l'été suivant, en 2027, il y aura moins de feuilles sur les arbres, des feuilles plus petites, des conséquences sur la fructification. Peut-être aussi au moment du printemps, les arbres qui ont été le plus exposés, qui étaient déjà affaiblis par les précédentes sécheresses, ne vont pas débourrer, tout simplement. C’est une possibilité. Les chênes, c'est plus complexe, dans la mesure où l'on a observé, depuis, on va dire, la sécheresse de 1976 ou 2003, un décalage dans le temps assez net, de au moins 3, 4, 5 ans, de leur réaction", indique-t-il.

Besoins de territorialisation

Pour Silvère Gabet, directeur des programmes à la Fédération nationale des communes forestières, "le standard de la gestion durable et multifonctionnelle, doit être à la fois partagé au niveau national, mais surtout à l'échelle territoriale, parce que c'est à l'échelle territoriale que se pratique l'opérationnel et que sont mises en œuvre les politiques publiques

Aujourd'hui, les élus, plus que jamais, ont besoin d'accéder à des informations vulgarisées, adaptées à leur territoire. Des progrès sont enregistrés. "L’IGN est en train de mettre en batterie, d’industrialiser des outils assez ambitieux, comme par exemple l'inventaire multisources. Donc on espère que ce ne sera que le début pour une phase de territorialisation des indicateurs de gestion durable."

"On peut avoir des désaccords ou des approches différentes dans les solutions ou les choix à faire, mais en tout cas, qu'on soit d'accord sur le constat. Et c'est ce que permettent les indicateurs de gestion durable et le travail de l'inventaire forestier national à travers l’Observatoire", reconnaît également Simon Bailly chargé de projet Nature Impact WWF France. C’est pourquoi il appelle à développer des indicateurs plus détaillés notamment sur l'aspect des services environnementaux. "Je pense au critère 4 [diversité biologique des forêts] des IGD qui nous apporte beaucoup d'informations, mais on souhaiterait pouvoir y retrouver encore plus de choses plus précises, et notamment, avec un niveau territorialisé, pour pouvoir, sur un territoire, savoir plus finement comment trouver des solutions lorsqu'on a des enjeux de biodiversité", précise-t-il. 

"Les indicateurs de gestion durable ne sont pas des indicateurs de gestion de crise. Ils ne permettent pas de suivre l'évolution du phénomène en temps réel. En revanche, ils permettent de prendre du recul, de se poser et de regarder avec un peu plus d'objectivité les phénomènes qui sont à l'œuvre et d'imaginer un peu mieux la façon dont le futur se prépare. Cette capacité de projection, c'est devenu un élément qui me semble assez essentiel à construire", estime Pierre Lambaré, chef de service adjoint de la DRAAF Bourgogne Franche-Comté, région particulièrement frappée par des dépérissements forestiers massifs (chalarose du frêne, scolytes sur épicéas).

 

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