Les maires de grandes villes inquiets du retard pris dans la lutte contre le narcotrafic

Alors que les règlements de compte se multiplient dans les grandes villes, l'association France urbaine presse le Premier ministre d'agir et de faire appliquer la loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic promulguée l'an dernier. Elle réclame aussi une "stratégie globale".

Dix morts en six mois. C’est le sinistre bilan des "narchomicides" dressé la semaine dernière par le procureur de Grenoble pour qui "un palier a été franchi". Ces meurtres commis sur fond de trafic de drogue ne sont plus l’apanage de Marseille (ils y ont même fortement diminué ces dernières années, passant d'un pic 49 de meurtres en 2023, à 24 en 2024 puis 16 en 2025). Nantes, où deux meurtres ont eu lieu en quinze jours, Nice, Rennes ou Lyon… la liste des villes frappées par les règlements de compte s’allonge. En 2024, 110 meurtres ont été enregistrés. Et 173 communes ont été touchées par des violences liées au trafic de drogue, selon le dernier rapport de l’Observatoire français des drogues et des conduites addictives.

Alors que se tenait, vendredi 29 mai, un comité interministériel contre la criminalité organisée, l’association France urbaine en a profité pour interpeller le Premier ministre sur "l’urgence de renforcer les moyens de l’État". Près d’un an après la publication de la loi du 13 juin 2025 visant à sortir la France du piège du narcotrafic, les maires de grandes villes s’inquiètent de voir que "plusieurs décrets d’application ne soient toujours pas publiés" et demandent leur "parution rapide". Moins d’un tiers des décrets d’application ont en effet été publiés à ce jour, selon le décompte de l’Assemblée. Parmi ces textes en attente, plusieurs "relèvent directement de la politique conduite par l’État", précise à Localtis l’association, qui avait apporté un soutien appuyé à cette proposition de loi sénatoriale l’an dernier : renforcement des capacités d’enquête et d’investigation ; protection et anonymisation des agents mobilisés contre le narcotrafic ; recours aux informateurs ; ou encore transmission d’informations relatives à la sécurisation des ports… Un autre décret attendu concerne la responsabilisation des marchands de biens et promoteurs immobiliers, dans le but de lutter contre le blanchiment. En revanche, deux décrets sur le nouveau statut de repenti (ou "collaborateur de justice") ont été publiés le 31 mars.

France urbaine, dont le nouveau président est Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, réclame aussi des "effectifs de terrain" supplémentaires.

"Stratégie globale"

Alors que certains parlementaires avaient regretté l'absence d'un volet "prévention" dans la loi "narcotrafics", la baisse des crédits du fonds interministériel de prévention de la délinquance (ramenés de 52,5 à 46 millions d’euros dans la dernière circulaire pour l’année 2026) est un "mauvais signal", déplore encore l’association qui constate qu’une part importante des mis en cause a moins de 20 ans. Elle appelle à "une stratégie globale alliant justice, sécurité du quotidien et prévention auprès des jeunes" (c'est un peu la trame dessinée par la nouvelle stratégie nationale de prévention de la délinquance dévoilée par le gouvernement fin avril) et demande le "maintien des crédits et la stabilisation d’une trajectoire pluriannuelle". Elle propose d’utiliser une partie des avoirs criminels confisqués pour financer des actions de prévention et de santé publique.

Après avoir sonné la "mobilisation générale" au mois de décembre - quelques semaines après l’assassinat à Marseille de Mehdi Kessaci, le frère d'Amine Kessaci, figure locale engagée contre le narcotrafic -, le Premier a constaté, vendredi, devant les membres du gouvernement, que "le compte n’y est pas". Ce comité, qui a réuni 12 ministres (Intérieur, Justice, Travail, Éducation, Affaires étrangères...), n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Mais selon l’entourage du Premier ministre, cité par l’AFP, Sébastien Lecornu aurait fait part de son mécontentement et "exigé un changement d’échelle", un "changement de braquet". Le chef du gouvernement souhaiterait prendre les choses en mains "car cela ne saurait être seulement que le sujet du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, et du garde des Sceaux, Gérald Darmanin". Un nouveau comité se tiendra "prochainement" pour arrêter une "nouvelle méthode".

Pour France urbaine, la lutte contre le narcotrafic doit être portée "au niveau européen et international, notamment dans le cadre du G7" actuellement présidé par la France. Le 17 juin, le Forum européen pour la sécurité urbaine organisera à Bruxelles une conférence sur le thème "Villes et drogues : vers une gouvernance locale conciliant sécurité, santé et cohésion sociale".

 

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