Les pistes pour enrayer la "décommercialisation"

Un rapport sénatorial pointe un phénomène de "décommercialisation" accentué par le déferlement de produits en provenance de Chine. Derrière le constat de la vacance commerciale qui touche désormais tous les territoires, des recettes bien connues mais qui tardent à voir le jour, comme la réforme de la taxe sur les friches commerciales.

À l’image de la désindustrialisation, le pays traverse une période de "décommercialisation", alerte la commission des affaires économiques du Sénat, dans un rapport adopté ce 1er juillet. Un phénomène qui touche "tous les territoires", "les villes moyennes" et "potentiellement les plus grandes agglomérations, voire les métropoles" et non uniquement les territoires ruraux, a souligné la présidente de la commission, Dominique Estrosi Sassone (Les Républicains, Alpes-Maritimes), lors de la présentation du rapport à la presse.

D’ailleurs, l’association représentative des villes moyennes, Villes de France (qui tient son congrès annuel ces 2 et 3 juillet à Roanne), avait été en première ligne pour réclamer des mesures urgentes, il y a un an (lire notre article). S’en est suivi un rapport remis au gouvernement le 5 novembre (lire notre article), dont le ministre Serge Papin s’est inspiré pour amorcer un plan baptisé "Lever de rideau" (lire notre article). Car depuis des années, les fermetures de rideaux se multiplient et le thème s'est imposé lors de la campagne des dernières élections municipales.

Selon les trois rapporteurs - Marie-Lise Housseau (Union Centriste, Tarn), Patrick Chaize (LR, Ain) et Philippe Grosvalet (Rassemblement démocratique et social européen, Loire-Atlantique), entre 2014 et 2024, 14.000 établissements et 45.000 emplois ont été supprimés et "plus d'une vingtaine de chaînes de magasins emblématiques des classes moyennes", telles que Camaïeu, Naf Naf ou Kookaï, ont disparu. Le taux de vacance commerciale, marqueur des rideaux tirés, est passé à 11,6% en 2025, contre 8,8% en 2017. Il atteint 11,7% en pied d'immeuble dans les centres-villes et même 16,8% dans les centres commerciaux.

"Sans surprise, les villes de moins de 50.000 habitants sont les plus touchées par le phénomène, puisque la vacance y est passée de 8,5% à 13,5% des locaux commerciaux", relève Patrick Chaize. Les métropoles aussi sont concernées, à l’instar de Marseille (13,5%), Lille (12,1%) ou encore Montpellier (9,6%). Comme le soulignait déjà le rapport Macarez-Schelcher-Saintoyant, le commerce vit une grande transformation, plus qu’une hémorragie. Certains secteurs comme la restauration et la l’alimentation sont parvenus à créer respectivement 98.000 et 61.000 emplois entre 2019 et 2024. En revanche, l'habillement, le textile et la chaussure, qui jouaient un rôle majeur dans l'animation des centres-villes, vivent "une crise sans précédent", constate le sénateur de l’Ain. 

Trois révolutions

Pour les sénateurs, cette crise est "multifactorielle", même si le déferlement de produits en provenance de Chine via les plateformes telles que Shein, Temu ou AliExpress y joue une grande part. "En 2025, ce sont plus de 800 millions d'articles qui sont arrivés en France par leur intermédiaire", rappelle Philippe Grosvalet.

Les sénateurs observent deux autres "révolutions" à l’œuvre : le rapide développement de la seconde main, un marché estimé aujourd’hui à plus de 15 milliards d’euros, et la montée du discount. La recherche des prix les plus bas dans un contexte de crises successives fragilise d’autant les commerces de "milieu de gamme", ceux qui constituent "l'ossature nombreux de nos centres-villes et de nos centres bourgs", souligne le sénateur de la Loire-Atlantique. "Notre responsabilité est désormais d'accompagner ces mutations tout en garantissant ce qui doit rester notre ligne de conduite : une concurrence loyale, des règles équitables et les conditions d'un commerce de proximité vivant sur l'ensemble du territoire", résume-t-il.

La présentation du rapport coïncidait justement avec la mise en place, ce mercredi 1er juillet, d’un droit de douane de 3 euros sur les petits colis de moins de 150 euros au niveau européen, auquel s’ajoutera au mois de novembre une redevance européenne pour frais de gestion dont les modalités restent à définir (lire notre article). La taxe française, elle, ayant été suspendue sur un constat d’échec."Il va falloir voir comment cela se passe concrètement, parce qu'on a bien mesuré que les plateformes étaient vraiment très agiles et avaient beaucoup de facilité à innover pour contourner les règles", a mis en garde Marie-Lise Housseau.

Selon la Commission européenne, une enquête menée à l’échelle de l’UE en 2025 a montré que plus de "60% des marchandises de faible valeur entrant dans l’UE ne satisfont pas aux exigences applicables aux produits ou aux normes de sécurité" (substances toxiques, mauvais étiquetage…). Les sénateurs en appellent à des contrôles accrus, notamment sur la base du cinquième projet de loi Ddadue (portant "diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne en matière d’économie, de finances, de transition écologique, de droit pénal, de droit social et en matière agricole"), adopté par la chambre haute en première lecture le 18 février (lire notre article) et en attente d'examen à l'Assemblée. Texte qui permettra à la DGCCRF de faire retirer sous 48 heures un objet qui pose problème sur toutes les plateformes ou de mettre en place des amendes calculées en pourcentage du chiffre d'affaires.

Rééquilibrer les loyers commerciaux

Les sénateurs soulèvent aussi la question des loyers commerciaux, souvent très élevés, et préconisent la généralisation d’observatoires pour pouvoir mieux les comparer. En revanche, ils s’opposent à un encadrement des loyers commerciaux comme certains le préconisent à gauche, une proposition de loi socialiste ayant été récemment rejetée par le Sénat (lire notre article). 

Les trois rapporteurs préconisent également des incitations fiscales – ou à tout le moins de mieux faire connaître les dispositifs existants, à l’instar de la taxe sur les friches commerciales, "mobilisée" par quatre ou cinq communes seulement, et qui mériterait d’être améliorée. Ce à quoi le ministre Serge Papin s’était engagé. 

Ils saluent les actions mises en place par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et la Banque des Territoires dans les "cœurs de ville", les foncières de redynamisation, le rôle des "managers de commerce"… "On se dit qu'il faudrait que l'élu, que ce soit le maire ou que ce soit le président de l'EPCI, devienne un peu le pilote de la revitalisation commerciale", soutient Marie-Lise Housseau, ajoutant que les commerçants eux-mêmes "doivent engager leur mutation et se doter de tous les nouveaux outils dont ils peuvent disposer", dont par exemple "l’omnicanalité" ou les horaires d'ouverture.

 

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