Nathalie Appéré : "L'adaptation au changement climatique doit irriguer l'ensemble des politiques publiques"

Au terme d'un été caniculaire inédit, Nathalie Appéré, première vice-présidente de France urbaine, maire de Rennes et présidente de Rennes Métropole, revient sur les leçons à tirer de cette crise. Nombre de grandes villes ont de longue date engagé des politiques structurelles d'adaptation.  Mais il faut désormais pouvoir aller beaucoup plus vite. Pour cela, l'Etat doit soutenir davantage les collectivités, via une trajectoire pluriannuelle contractualisée, plaide l'élue.

Localtis - Au cours des épisodes caniculaires du mois de mai et du début de l'été, quel bilan tirez-vous de la mobilisation des services ?

Nathalie Appéré - Nous avons été en première ligne et nous avons agi dans l’urgence avec les moyens disponibles : appel aux personnes vulnérables, ouverture de pièces rafraîchies dans les quartiers pour les personnes âgées, extension des parcs, jardins, piscines, brumisateurs et pataugeoires, gymnase mis à disposition de la préfecture pour héberger des personnes sans abri, fermeture de certaines écoles quand les conditions d’accueil n’étaient pas réunies. Les membres de notre réserve communale, tout juste créée, ont prêté main-forte aux agentes et agents, sans compter leurs heures. 

Mais tout n’est pas parfait et il nous faut apprendre de cette crise. À Rennes, nous avons fait face à un épisode brutal, précoce et inédit, a fortiori pour la Bretagne, une région dont les bâtiments ont été culturellement pensés pour un climat océanique tempéré, pas pour ces pics de chaleur. Les collectivités savent agir, mais les dispositifs actuels sont trop fragiles en matière de données, de moyens humains et de mise à l’abri. Les registres canicules comprennent parfois des milliers d’inscrits, mais restent loin de couvrir toutes les personnes vulnérables. Nous pourrions penser un "plan grand chaud" comme il existe un "plan grand froid".

Avec le changement climatique, quelles doivent être les priorités d'action des prochaines années ?

Il faut concilier la politique structurelle d'adaptation que nous avons engagée depuis des années avec la gestion de crise. L’intensité des évènements climatiques de l’été n’est pas une surprise, mais même les scientifiques n’avaient pas imaginé un dérèglement aussi rapide. La transformation de l’action publique doit l’être tout autant. Il faut agir simultanément sur le bâti, l'espace public, l'eau, les infrastructures, la protection des plus vulnérables. Ces épisodes ne seront plus exceptionnels. France urbaine défend donc une programmation pluriannuelle de l'adaptation. Je le porte à Rennes : l'action climatique ne peut se résumer à l'addition de bonnes volontés individuelles, nous ne pouvons pas gérer une ville au bulletin météo. À ceux qui ont découvert la réalité du réchauffement climatique et réclament de tout climatiser, ma réponse est claire : nous n'excluons pas de renforcer la climatisation de manière ciblée, mais le meilleur climatiseur reste l'arbre.

Avez-vous des projets de végétalisation et de désimperméabilisation pour lutter contre les îlots de chaleur ?

C'est l'un de nos principaux leviers : végétaliser, créer de l'ombre, rendre les sols perméables et recréer des continuités de fraîcheur. À Rennes 30.000 arbres ont été plantés lors du mandat précédent, 400.000 le seront d'ici dix ans. Un travail de débitumage et de désimperméabilisation des sols est engagé. C'est un effort de longue haleine qui révolutionne nos façons de construire la ville. Il suppose du courage politique car ces projets suscitent des levées de bouclier parfois disproportionnées au regard de l'urgence sanitaire. Nous savons faire, les solutions sont connues, mais elles doivent être programmées et financées. 

Où en êtes-vous de la rénovation des équipements publics et de l'adaptation des équipements scolaires ?

Une grande partie du patrimoine scolaire n’a pas été conçue pour ce climat. Isolation, protections solaires extérieures, ventilation, ombrage, végétalisation des cours : les écoles doivent rester des lieux protecteurs et accueillants pendant les épisodes de chaleur. De nombreuses villes ont fait de l’adaptation du patrimoine scolaire et des crèches une priorité. À Rennes, c’est près de 50 équipements publics municipaux rénovés durant le précédent mandat (écoles, crèches, gymnases, Ehpad) et 500 millions d'euros programmés sur ce mandat pour atténuer (filtres solaires, voiles d'ombrage, climatisation ciblée, brasseurs d'air), rénover et accélérer le rafraîchissement de l’ensemble de notre patrimoine public. L’atténuation des effets des vagues de chaleur compte, mais cela ne les annule pas, d'où la nécessité d'agir sur les deux leviers.

Comment les villes et métropoles peuvent-elles encourager l'adaptation des logements publics et privés ?

Le confort d'été doit devenir un objectif à part entière de la rénovation du logement. Il faut privilégier les solutions passives et mieux intégrer ce critère dans les aides à la rénovation. De nombreux territoires ont déployé des aides. Les collectivités ont aussi besoin de marges de manœuvre accrues pour territorialiser les politiques de rénovation, car les vulnérabilités du parc varient d'un territoire à l'autre. France urbaine défend donc un rôle accru des intercommunalités dans le pilotage de ces aides, et le porte dans l’actuel projet de loi relance pour le logement. 700 millions d'euros ont été investis à Rennes dans les quartiers prioritaires pour des logements plus traversants et mieux aérés, des rues et des places plus agréables, et des projets de requalification comme la dalle du Colombier ou la transformation de la dalle du Gros-Chêne en mail végétalisé. Nous avons intégré dans notre PLUi des exigences de qualité thermique et de confort d'été pour les logements neufs, en plus d'un soutien à la rénovation du parc privé.

Le développement des réseaux de froid urbain doit-il faire partie des solutions ?

C’est une alternative collective à la multiplication des climatiseurs individuels, mais la priorité reste l'adaptation passive des bâtiments. Ils sont pertinents dans les secteurs denses où les contraintes architecturales rendent difficile l'installation individuelle d'équipements, mais exigent d’importants investissements. C’est pourquoi nous devons préserver et garantir la stabilité du fonds chaleur. À Rennes, nous assumons une logique simple : nous n'excluons pas de renforcer la climatisation ciblée sur certains équipements sensibles, mais seulement en complément d'une action de fond sur le bâti.

Comment mieux préparer les collectivités aux sécheresses et aux inondations ?

La politique de l'eau ne peut pas être qu’une réponse aux crises. Il faut retenir davantage l'eau dans nos territoires, désimperméabiliser les sols, restaurer les milieux, réduire la consommation et garantir l'accès des populations les plus fragiles. Aux côtés de nombreuses associations d'élus, France urbaine a défendu le maintien des élus locaux dans les gouvernances de l’eau dans le cadre du projet de loi urgence agricole. L’absence d’écoute est préoccupante. À Rennes, les tensions sont fortes : les débats autour du Sage Vilaine montrent qu'on se sent parfois bien seuls face aux tenants d’un modèle historique qui ne répond plus aux défis contemporains, alors même qu'il y a urgence à retenir davantage l'eau dans les territoires et à lutter contre les pesticides de synthèse. Les débats législatifs ont montré que les élus locaux ne sont pas toujours écoutés alors qu'ils ont pourtant des comptes à rendre à la population et aux acteurs économiques. 

Pour planifier l'adaptation, le PCAET vous paraît-il suffisant ?

C'est un outil utile, mais l’enjeu est financier. L’adaptation doit irriguer l'ensemble des politiques publiques et des investissements : PLUi, PLH, programmation du patrimoine, politiques sociales, santé, mobilités ou gestion de l'eau. L'enjeu n’est pas un nouveau schéma mais une trajectoire lisible et prévisible, sans stop and go incessants.

À combien évaluez-vous le coût de l'adaptation ? Comment l'État pourrait-il davantage soutenir les collectivités ?

Pour les seuls investissements climatiques des collectivités, il faudrait atteindre 19 milliards d'euros par an d'ici 2030, plus du double du niveau actuel. Et ce chiffre n’intègre pas les besoins spécifiques d'adaptation ! Dans ces conditions, réduire les dispositifs comme le fonds vert tout en demandant aux collectivités d'investir davantage est contradictoire. France urbaine demande une trajectoire pluriannuelle contractualisée avec l'État, pas une succession d'appels à projets et d'arbitrages annuels. 

À Rennes, nous n’arrêtons pas de parler climat dès que l'actualité est moins brûlante, même quand le gouvernement se défausse sur les collectivités locales tout en coupant drastiquement leurs financements, détricote les normes environnementales et fait le choix de lois incohérentes qui brouillent le signal donné aux acteurs économiques et génèrent une dette massive – la dépollution des eaux se chiffre en milliards d’euros ! - assumée par les ménages et les collectivités. 

Nous refuserons que l'écologie reste l'éternelle variable d'ajustement, et nous continuerons, coûte que coûte, à agir à l'échelle qui est la nôtre.

› Egalement dans cette édition, les interviews de Johanna Rolland, de Jean-Luc Moudenc et de François de Mazières, interviews que vous pourrez ensuite retrouver dans un "Localtis Mag" édité à l'occasion des dix ans de France urbaine.
 

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