Transition écologique : la peur est-elle bonne conseillère ?
Organisée par le Sénat ce 14 janvier, une table ronde consacrée aux "enjeux territoriaux de l'adaptation au dérèglement climatique" a mis en exergue les interrogations persistantes sur la manière idoine de sensibiliser les Français au changement climatique – faire peur ou rassurer. Parmi les défis à relever, celui relatif au financement reste en bonne place. En ces temps de crise budgétaire, la nécessité d'évaluer et d'optimiser les dépenses est soulignée, comme est préconisée l'ouverture du "champ de la fiscalité écologique locale".
© Captures vidéo Sénat/ Nicolas Garnier, Pascal Berteaud, Ronan Dantec, Louis-Jean de Nicolay et Hervé Gillé
Faut-il ou non manager les Français par la peur pour réussir la transition écologique, au risque de "désespérer l'Hexagone" ? Telle est l'une des questions, toujours pendante (lire notre article du 23 septembre 2022), qui a animé la table ronde sur "l'adaptation des collectivités territoriales au dérèglement climatique" organisée, ce 14 janvier, par la commission de l'aménagement du territoire et du développement durable du Sénat.
Insister sur les solutions…
D'un côté, les "positifs", conduits par le directeur général du Cerema, Pascal Berteaud, fidèle à sa ligne d'un "changement climatique optimiste" (lire notre article du 10 avril 2024). Face au défi de l'adaptation – "+4°C, c'est énorme, ça bouleverse à peu près tous les pans de l'activité humaine", observe-t-il – il discerne plusieurs "bonnes nouvelles". D'abord, "le climat de Paris de demain, finalement, ça serait celui de Barcelone aujourd'hui, le climat de Toulouse, celui de Séville". Ensuite, "on a des solutions. On n'est pas démuni" et "ça ne dépend que de nous, puisque l'adaptation est purement liée à des décisions franco-françaises". Enfin "les collectivités commencent à se mobiliser très fortement […], elles sont vraiment de plus en plus à l'offensive". Et cela tombe d'autant mieux que "l'adaptation, c'est un sujet d'aménagement concret sur le terrain, un sujet où il faut mettre les mains dans le cambouis".
Le sénateur Ronan Dantec (Loire-Atlantique, Écologistes) partage également cette volonté "de porter un discours plus rassurant" et de sortir du "catastrophisme", quand bien même, relève-t-il, "sur deux générations, ce sont des mutations absolument considérables". Celui qui préside par ailleurs l'association Climate Chance juge "qu'on n'est pas toujours conscient, en France, que c'est un dossier sur lequel on est plutôt en avance sur les autres", notamment grâce au "choix qu'a fait Christophe Béchu d'imposer le +4°C" (lire notre article du 24 janvier 2024), faisant de la France "un pays qui regarde assez lucidement les enjeux". Autre point positif, l'élu décèle "une capacité d'union des acteurs de la société française sur les enjeux d'adaptation importante".
… ou sur les problèmes ?
La pensée positive n'a toutefois pas que des adeptes. "Je ne suis pas à l'aise avec le propos consistant à vouloir rassurer à tout prix", confesse le sénateur Simon Uzenat (Morbihan, SER), qui appelle à être "réaliste sur les conséquences pour notre pays, et au-delà pour l'humanité" du réchauffement climatique. Il enjoint à ne pas se concentrer sur l'adaptation : "Je suis convaincu que c'est une erreur".
Il rejoint ainsi le délégué général d'Amorce, Nicolas Garnier, pour qui "le risque aujourd'hui, c'est qu'avec des moyens limités, il y ait une forme de rétractation autour de l'adaptation", au détriment de l'atténuation. Un risque d'autant plus grave que "les conséquences du dérèglement climatique pourraient aussi [peser] sur les solutions nécessaires à la lutte contre ce dérèglement". Dans ce "serpent qui se mord la queue", il met en exergue des forêts à la peine – avec les conséquences "sur la ressource en bois" (sans compter la captation de carbone) et la raréfaction de la ressource en eau – avec les conséquences sur l'énergie, tant côté hydroélectricité que nucléaire. Pour Nicolas Garnier, il faut donc se garder de communiquer sur le +4°C qui "donne une perception très simpliste de la situation. Dans l'inconscient collectif, ça ne dit pas inondation, ça ne dit pas tempête, etc." Il plaide en outre pour "qu'on ne laisse pas croire que tout le monde y est", alors que "beaucoup de grandes structures territoriales" ne sont selon lui pas encore au niveau. Il estime d'ailleurs que "la première chose à faire dans les prochaines années, c'est une généralisation de la culture de l'adaptation".
Sans doute les deux
Face à la critique, Pascal Berteaud affine sa pensée : "Pendant longtemps, on s'est contenté, non pas de faire peur, mais de montrer toutes les conséquences. On voit que ce n'est pas suffisant […]. Il faut montrer qu'il y a aussi des solutions derrière. Et les élus locaux avec qui on travaille [partagent] vraiment cette idée-là […]. Sinon, il ne se passe rien. Donc oui, il faut continuer à faire peur, pour reprendre cette logique, mais il faut aussi montrer aux gens qu'il y a des solutions […]. Entre nous, l'humanité, depuis sa création, a, au fur et à mesure, mis en place des solutions qui font qu'on vit mieux qu'il y a 500 ans".
Au-delà du discours à tenir, le directeur du Cerema plaide pour que l'on passe sur le terrain "d'une logique de projet dispersé à une logique de trajectoire qui permette d'embarquer finalement l'ensemble des acteurs, parce que l'adaptation, on ne la fera pas de toute façon contre la population". Il vante des "programmes globaux" expérimentés par le Cerema avec quelques collectivités, comme "Territoires adaptés au climat de demain" ou "Littoral 360", en cours d'élaboration "avec l'Anel et la Banque des Territoires" pour faire face au recul du trait de côte.
Le défi bien identifié du financement…
Naturellement, la dimension budgétaire a également animé les discussions. Nicolas Garnier y voit un argument supplémentaire pour "ne surtout pas lâcher la lutte contre le dérèglement climatique", considérant qu'"une stratégie d'atténuation réussie coûte potentiellement deux fois moins cher à l'horizon 2100 que d'avoir une politique d'adaptation réussie seule", puisqu'"il y a cinq points de PIB entre une stratégue de lutte contre le dérèglement climatique réussie et une stratégie non réussie".
Le sénateur Hervé Gillé (Gironde, SER) insiste pour sa part sur l'insuffisante évaluation "des bénéfices des moyens attribués à l'adaptation au changement climatique". Avec pour conséquence le fait qu'"on a du mal à mettre en perspective l'intérêt d'aller plus vite". "Il n'y a aucune évaluation, en fait", des investissements qui ont été faits sur les territoires, cingle même le sénateur Louis-Jean de Nicolaÿ (Sarthe, LR). "Il faut que nous puissions objectiver nos performances et nos choix", préconise à son tour le sénateur Uzenat.
… en partie à la main des collectivités…
Le délégué général d'Amorce, qui ne se fait guère d'illusions sur le devenir des ressources budgétaires de l'État, plaide pour établir "aide par aide, le rapport coût-bénéfice" de ces dernières afin de ne retenir que les plus efficaces. Et de considérer que "quand le fonds vert est divisé par deux, ça veut dire qu'on n'a pas convaincu tout le monde […] sur son niveau d'efficacité". Non sans déplorer au passage que ce fonds "ait massivement financé du revamping [remise à niveau d'une installation, l'éclairage public, désormais inéligible – lire notre article du 5 mars 2025 ‑ étant sans doute ici visé], ce qui montre bien qu'on n'a peut-être pas utilisé parfaitement l'argent du fonds vert à cet endroit". Dans un registre proche, Sophie Mourlon, directrice générale de l’énergie et du climat au ministère de la Transition écologique, insiste pour sa part sur "la conditionnalité des investissements", qualifiée de "centrale". "C'est quelque chose sur lequel il faut accélérer", recommande-t-elle. Et d'insister sur le fait que toutes "les décisions qu'on prend aujourd'hui doivent être faites en tenant compte de ce climat futur".
Nicolas Garnier va plus loin, en proposant d'ouvrir "le champ de la fiscalité écologique locale. C'est un acte de responsabilité. Si l'avenir de la transition écologique locale consiste à se battre pour que vous sauviez un bout de fonds vert ou un bout de fonds économie circulaire, je pense qu'on n'ira pas loin au regard de la situation de l'État. Il va aussi falloir qu'on [les collectivités] assume notre propre fiscalité écologique". Autre défi.
… et ceux encore, plus ou moins, sous le radar
Au-delà du financement, des enjeux désormais bien documentés ont également été mis sur le tapis, comme celui de la planification et de la nécessaire mise en cohérence des différentes stratégies poursuivies par les différents échelons. Ou d'autres, "les deux mutations qui vont impacter énormément les territoires mises sur la table" par le sénateur Ronan Dantec. D'une part, "les migrations de population internes à la France", qui entraînent "des déstabilisations très fortes du marché immobilier" et, plus largement, ne vont pas sans "remettre en cause un certain nombre de projets d'atténuation". Elles ne sont pas sans replacer, aussi, l'aménagement du territoire au cœur des enjeux (lire notre article du 20 novembre 2025). D'autre part, la question de "l'accès au froid et du confort d'été", l'élu demandant à l'État de "tenir un discours beaucoup plus clair" en la matière. Un sujet sensible, "la clim" ayant elle aussi ses partisans et ses détracteurs.