Transports : plaidoyer d'élus et d'experts pour faire remonter le dossier des mobilités "sur le haut de la pile"

À l'occasion d'un colloque organisé ce 28 janvier par TDIE sur les enjeux des transports du quotidien – au cours duquel Sylvain Laval et Jean-Pierre Serrus ont publiquement pris le relais de Louis Nègre et de Philippe Duron à la tête de ce think-tank –, le choix de donner la priorité à la régénération des réseaux sur les projets nouveaux a été remis sur la sellette. Alors que le risque d'un "ni-ni" persistant demeure, les nouveaux coprésidents entendent défendre le "et-et", en voulant faire remonter le dossier des mobilités "sur le haut de la pile".

"Pour que la voix porte, il faut que son timbre change de temps en temps", expliquait Maurice Druon en présentant sa démission du secrétariat perpétuel de l'Académie française. C'est peut-être l'une des raisons qui a conduit Louis Nègre et Philippe Duron à passer les rênes de TDIE à Jean-Pierre Serrus, vice-président chargé des transports et de la mobilité durable à la région Provence-Alpes-Côte d'Azur et maire de La Roque d’Anthéron (Bouches-du-Rhône), et Sylvain Laval, maire de Saint-Martin-Le-Vinoux (Isère), coprésident de la commission Transport mobilité de l’Association des maires de France (AMF), président du syndicat mixte des mobilités de l’aire grenobloise. Annoncé lors des dernières Rencontres nationales des transports publics (RNTP), le passage de témoin s'est déroulé publiquement ce 28 janvier à Paris, lors d'un colloque consacré aux "enjeux des transports du quotidien, mobilité et logistique".

Coup d'œil dans le rétro

Les regards fixaient résolument l'horizon et ses nouveaux défis. En tête les dynamiques territoriales d'une population vieillissante et de plus en plus fragile et des activités économiques toujours plus "urbaines", mises en lumière par François Philizot, président du conseil d'orientation de l'observatoire des territoires, et Mathieu Alapetite, directeur général de France Silver Eco. L'événement fut pour autant l'occasion de jeter un rapide coup d'œil dans le rétro. Et de constater que quelques événements marquants – naissance de l'Afitf (Agence de financement des infrastructures de transport de France) et ses déboires, Comité interministériel d'aménagement et de développement du territoire (Ciadt) de 2003, installation en 2012 de la commission "Mobilité 2021" chargée de redesigner le schéma national des infrastructures de transport de 2011, naissance du conseil d'orientation des infrastructures (COI)… – font toujours l'actualité. Philippe Duron de rappeler en particulier que c'est la commission Mobilité 2021, qu'il présidait, qui avait proposé "de changer complément la logique" en suggérant "de prioriser la régénération des réseaux" (lire notre article), une direction qui "aurait pu déclencher une bronca considérable" mais que l'accident ferroviaire de Brétigny-sur-Orge tua dans l'œuf. 

L'ancien ou le moderne, aucun ou un peu des deux ?

Un choix globalement jamais remis en cause depuis, et tout récemment confirmé par la conférence Ambition France Transports (lire notre article du 9 juillet), comme l'a rappelé l'économiste Yves Crozet lors d'un débat réinterrogeant l'opportunité de cette option. Pour preuve, l'expert extrait deux phrases du rapport tiré de cette conférence : "Page 7 - La priorité est d’augmenter par rapport à aujourd’hui les investissements dans la performance et la résilience des infrastructures nationales existantes à hauteur d’environ 3 milliards d'euros par an sur la période 2026-2031. Page 33 - un travail de repriorisation des nouveaux projets d’infrastructures pourra être mené par le Conseil d’orientation des infrastructures […]". Et d'en conclure : "Vous voyez bien que c'est l'un ou l'autre. Si on donne la priorité à la dette grise, on risque de devoir reprioriser, ce qui veut dire décaler, retarder, abandonner". 

Yves Crozet observe toutefois que d'autres options existent : celle du "ni-ni" – ce qui se passe en ce moment sur GPSO [grand projet ferroviaire du Sud-Ouest, ndlr]", avec "ni argent public, ni PPP [partenariat public-privé, ndlr]". Ou celle encore de la combinaison : "Un petit peu de traitement de la dette grise, et puis un petit peu de nouveaux projets, mais pas beaucoup, et puis quand même beaucoup de ni-ni. Voilà ce qui risque de se produire", prédit-il.

Financing ou funding ? 

Un risque d'autant plus grand si l'on continue de "gérer ces arbitrages avec la méthode budgétaire", prévient Thierry Dallard, membre du conseil scientifique de TDIE et par ailleurs président de la Société de la rocade L2 de Marseille (signataire d'un contrat de PPP avec l'État pour la conception, la construction et le financement de cette rocade). Surtout que si "la loi-cadre est très ambitieuse dans le verbe […], les chiffres, ils n'y sont pas", déplore-t-il.

Une méthode dont il déplore qu'elle "ne se préoccupe pas du funding, mais uniquement du financing". Autrement dit, seulement de la façon dont sont avancées les sommes à court et moyen terme et pas des fonds versés par les payeurs finaux, exploitation comprise (loyers payés en cas de PPP, péages supportés par les usagers…). On part d'un "cadrage budgétaire […] et on essaye d'étaler la confiture sur la tartine […]. Cela pousse dans des comportements qui ne sont pas très vertueux", explique-t-il. Avec notamment pour conséquence "qu'un projet qui peut être fait en 3 ou 4 ans, il est fait en 10 ou 20 ans. La pire des façons de gérer l'argent public. Si vous faites le projet plus rapidement, vous accédez plus vite à la richesse créée", ajoute-t-il. 

Dépenses ou recettes ?

Plutôt que cette méthode "qui va nous rendre très très difficile la tâche de réussir les investissements dans la transition écologique", lui préconise "la méthode projet". Qu'il détaille : "On cherche les projets qui créent de la valeur […], on vérifie que des recettes durables seront capables de rembourser soit les emprunts, soit les loyers du PPP, et on assume qu'un projet qui ne crée pas de valeur, on ne le fait pas". Parce que, "à un moment ou à un autre, il va bien falloir que quelqu'un paye la facture", d'autant plus douloureuse quand "on n'a pas créé de richesse". Et de souligner que dans ce cas, "la discussion ne se fait pas sur un cadrage annuel des dépenses, mais sur un cadrage annuel des recettes. Et on n'est plus sur 3 ou 4 ans de programmation, mais sur 10, 20 ou 30 ans. La question n'est pas combien j'ai d'argent cette année et l'année prochaine, mais combien je peux en avoir à partir de 2032 pour être capable d'emprunter et de répondre aux besoins". 

Retour de balancier

"Beaucoup de projets dont on parle ne sont pas des projets isolés", tempère toutefois Sylvain Laval, en mettant en exergue "le besoin de retrouver une planification stratégique", "une vision sur une politique d'infrastructures et de mobilités pour l'avenir". Le nouveau coprésident de TDIE alerte ainsi sur le risque de "tomber dans le binaire" : "Nous avons été coupables pendant des décennies de totalement délaisser l'entretien courant […]. Et maintenant on nous dit qu'on ne va plus rien faire d'autre ? […] Oui, il faut remettre de l’argent sur le réseau, ça n’est même pas discutable. Mais il faut aussi pouvoir avancer sur des projets d'infrastructures nouveaux ou complémentaires, d'amélioration", insiste-t-il. Et de regretter qu'"on a quand même un état d'esprit souvent décliniste, pessimiste, court-termiste, sans vision et sans stratégie", non sans y céder par là même un brin.  

La jeunesse, c'est l'avenir. Et réciproquement ?

Un pessimisme que dénonce également son coprésident, Jean-Pierre Serrus, "après un discours quand même très anxiogène sur le fait qu'on devient de plus en plus vieux et que ça va […] coûter un maximum". Et de renverser le mouvement : "Le sujet central, c'est la jeunesse ! Nos réponses doivent d'abord être centrées sur la jeunesse. Si je ne résous que les problèmes de vieillissement de la population, on va tous les perdre". Aussi plaide-t-il également pour se garder d'un retour de balancier trop important – "Imaginez leur réaction si on leur dit 'On oublie les projets'" –, tout en reconnaissant qu'"on ne peut pas laisser aux générations qui arrivent une dette [sur l'entretien du réseau]. Il faut qu'on l'assume. Surtout que c'est 20% du réseau qui disparaît immédiatement si on ne résout pas le sujet", complète-t-il. 

"Remettre la mobilité en haut de la pile"

Plutôt que le "ni-ni", c'est le "et-et" que prônent donc les deux élus. Une gageure, alors que la dette budgétaire promise aux générations futures ne cesse de gonfler. Et ce, alors que la France "est l'État d'Europe qui prélève le plus d'impôts et de taxes. On ne peut pas me dire qu'on manque d'argent", tacle Louis Nègre au passage. Pour eux, pas de tergiversation possible : le sujet des mobilités, des infrastructures doit aujourd'hui être "une priorité". "Il faut que la mobilité devienne le sujet majeur. La santé est un sujet majeur, l'éducation est un sujet majeur. Mais la mobilité, ça n'est pas que de la transition écologique. La mobilité, c'est d'abord la qualité de vie, le développement de l'activité et de l'économie. Et quand vous êtes responsable politique d'un territoire, vous vous préoccupez d'abord de la qualité de vie de vos concitoyens et de l'activité", insiste ainsi Jean-Pierre Serrus. "Il faut continuer à remonter le sujet sur le haut de la pile", plaide de même Sylvain Laval, pour qui c'est précisément parce que "la question des mobilités était un sujet secondaire, voire tertiaire, qu'il y a eu tous ces problèmes".

 

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