Partage de la voirie : quelles avancées ?
Le Sénat a auditionné, ce 18 février, Emmanuel Barbe pour faire un point sur l'application de son rapport sur le partage de la voirie. Une table ronde avec les représentants de différentes associations d'usagers était organisée dans la foulée sur ce même thème.
© Capture vidéo Sénat/ Photo du haut: Audition de Emmanuel Barbe. En bas : Table ronde d’associations d’usagers autour des enjeux de sécurité routière liés au partage de la voirie
"On dit souvent que les rapports sont faits pour caler les armoires. J'ai le sentiment que le gouvernement n'a pas suivi cette voie ici", a déclaré ce 18 février, au Sénat, l'inspecteur général de l'administration Emmanuel Barbe en évoquant le devenir de son rapport sur le partage de la voie publique remis l'an passé. Il souligne qu'une réunion interministérielle avait été organisée à Matignon "dès le 28 mai" pour le faire vivre et que le tout fait depuis l'objet "d'un suivi très rigoureux".
Sur les 40 recommandations émises, il indique que "27 sont engagées ou réalisées, 3 sont encore à lancer" et que pour une autre, "le principe est admis". In fine, "9 n'ont pas été retenues. De façon systématique, toutes celles qui impliquent une modification législative, car ce n'est pas facile de faire des lois en ce moment". Parmi elles, le changement d'appellation du code de la route – une disposition dont il croit pourtant en la "portée performative" – ou l'adoption d'un statut du trottoir, qui fait aujourd'hui défaut, au grand dam de Christian Machu, secrétaire général de 60 millions de piétons.
Aménagements cyclables : le loup dans la bergerie ?
Une absence de loi qui ne devrait en théorie pas trop chagriner Emmanuel Barbe, puisque ce dernier dresse le constat, "assez commun, malheureusement, qu'on fait des lois, puis on ne les respecte pas". Toujours dans son viseur, l'application de l'obligation de mettre au point des itinéraires cyclables pourvus d'aménagements à l'occasion des réalisations ou des rénovations des voies urbaines. Elle "n'est pas respectée, tout simplement", déplore-t-il. Une obligation "pour la ville" qu'il propose de mieux contrôler, mais aussi d'étendre "pour les champs", "parce qu'au fond, c'est là où il y a le plus de besoins". Sans succès, donc.
Le sénateur Jacques Fernique (Les Ecologistes-Bas-Rhin) observe même qu'"une proposition de loi signée par un certain nombre de collègues, [dont] un est devenu ministre, proposait plutôt l'inverse" – c'est-à-dire "d'appliquer le régime plus souple prévu pour le rural à la ville". Une souplesse qui serait réintroduite par l'article 21 du projet de loi-cadre sur les transports récemment présenté par le dit ministre, alerte Céline Scornavacca, coprésidente de la Fédération des usagers de la bicyclette (FUB), qui redoute ce "loup dans la bergerie".
Un vélo qui voit le tapis rouge se dérober sous ses roues
"À la FUB, nous sommes très inquiets ", renchérit l'élue. Elle juge en effet que si les travaux sur le rapport Barbe "avancent", certaines préconisations "cruciales […] n'avancent pas au rythme attendu, voire font l'objet d'arbitrages défavorables". Elle relève également qu'"il n'y a pas eu de remplacement de la délégation interministérielle au vélo" et qu'"il n'y a plus d'argent sur le plan vélo et marche". "C'est comme si on nous dérobe le tapis sous nos pieds", conclut-elle. "Un plan qui était très ambitieux et qui a été réduit massivement. C'est dommage", déplore de même Emmanuel Barbe, qui estime que "ça pâtit aux plus petites villes, parce que les grandes agglomérations n'ont pas besoin de ce plan pour développer" les infrastructures cyclables. Et de pointer le risque que les politiques soient conduites par les communes "un peu à l'économie, ce qui peut se comprendre", en prenant l'exemple de la "matérialisation du contresens cycliste qui n'est pas faite". Autres contraintes dont il dit avoir conscience, celles de l'espace ou "les contraintes judiciaires qui pèsent sur les communes", qu'il juge "excessives", non sans paradoxe.
L'angle mort de l'accessibilité
Autre sujet qu'il met en exergue, "l'accès des personnes en situation de handicap à la voie publique". "Un angle mort", juge-t-il, en reconnaissant qu'il "n'a pas pu identifier qui s'en occupait au sein de l'État". "40% seulement des collectivités disposent d'un plan de mise en accessibilité de la voirie et des espaces publics (Pave)", lui fait écho Christian Machu, en constatant en outre que "le cheminement piéton libre de tout obstacle […] est très mal respecté". Et de prendre l'exemple de Paris, où "un tiers des trottoirs ne sont pas conformes aux prescriptions techniques" – largeur minimale de 1,4 m, pouvant être réduite à 1,2 m, dispose un arrêté de 2007. "Si le code de l’environnement prévoit une obligation de réaliser un aménagement cyclable, par contre il est muet sur l’obligation de réaliser aussi un cheminement piéton", pointe-t-il encore.
Contrôle technique des infrastructures
Pour inverser la tendance, il prône "un contrôle technique ou de sécurité des aménagements et de l’espace public". Une proposition qui n'est pas sans rejoindre celle d'Éric Thiollier, animateur du réseau de la Fédération française des motards en colère, "partisan non pas d’un contrôle technique des véhicules, mais d’un contrôle technique des routes". De quoi faire frémir les collectivités, qui peinent à les entretenir. Un problème en devenir, souligne le sénateur Daniel Guéret (Eure-et-Loir, LR) : "On multiplie les kilomètres de pistes cyclables en lieu rural […]. À un moment où les départements se retrouvent un petit peu à l’os pour entretenir [leur] réseau, il faudra qu’on ait aussi quelque part en tête ce qui se fera pour entretenir les pistes cyclables".
Égaux mais séparés ?
Dans un échange où chacun avait plutôt tendance à voir midi à sa porte, Éric Thiollier a invité à "ne pas opposer les modes" et à rejeter "la ségrégation". "Plutôt que de partager la voirie, les politiques de mobilité ont souvent davantage tendance à diviser l’espace disponible – qui est relativement restreint […] – en prenant aux uns pour distribuer aux autres, sans vraiment prendre en compte les besoins réels en matière de mobilité et de sécurité" alors que "des lieux de rencontre sont inévitables", note-t-il. Un point de vue partagé par Christian Machu : "Parfois, faire des espaces piétons ne facilite pas l'accès aux piétons à ces espaces […]. L'accessibilité de tous les trottoirs me parait davantage une priorité que de faire des rues piétonnes."