Jean-Luc Moudenc : "En dix ans, nos diagnostics se sont largement imposés"

La Journée nationale de France urbaine marquera ce 1er octobre à Paris les dix ans de l'association. A cette occasion, son président, Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse et président de Toulouse Métropole, revient pour Localtis sur les principaux enjeux autour desquels les élus de grandes villes et de leurs métropoles ou agglomérations entendent aujourd'hui faire entendre leur voix. Des enjeux d'autant plus pressants que la transition climatique vient rebattre les cartes de l'action publique locale... et que doit être présenté le même jour le projet de loi de finances pour 2027.

Localtis - Vous avez retrouvé la présidence de France urbaine suite aux dernières municipales, fonction que vous occupiez déjà il y a dix ans lorsque l'association est née de la fusion de l'AMGVF et de l'Acuf. Diriez-vous que les problématiques et exigences portées par les élus représentant les grandes entités urbaines sont mieux prises en compte aujourd'hui qu'il y a dix ans ? Le "métropoles bashing" est-il toujours d'actualité ?

Jean-Luc Moudenc - Je veux d’abord rendre hommage au mandat de Johanna Rolland, qui est désormais trésorière de France urbaine. Sous sa présidence, nous avons affronté un mandat de crises, et France urbaine a toujours répondu présente : pendant le Covid, dans l’organisation des campagnes de vaccination et la continuité des services publics ; face à la crise énergétique ; après les émeutes urbaines ; et encore cet été, lorsque les incendies ont durement frappé plusieurs de nos territoires et que nous avons organisé des solidarités très concrètes.

Il y a dix ans, Gérard Collomb et moi avions voulu rapprocher l’Acuf et l’AMGVF parce que nous étions convaincus que les grandes villes et leurs intercommunalités devaient parler d’une même voix pour défendre la ville : une réalité historique, géographique, sociologique qui a construit notre pays et notre République. Dix ans plus tard, France urbaine est reconnue comme un interlocuteur de confiance par l’État et le Parlement.

En 10 ans, nos diagnostics se sont largement imposés. La lutte contre le narcotrafic, le changement climatique, la crise du logement, les difficultés de mobilité, les fractures sociales, la réindustrialisation : sur tous ces sujets, les grandes agglomérations sont au cœur des réponses à apporter. 

Mais le "métropoles bashing" s’est aussi renforcé parce qu’il est une idée simple : un territoire peuplé est forcément riche, il nécessiterait moins de soutien et moins d’attention. C’est oublier que nos villes concentrent aussi les logements sociaux, les quartiers urbains dégradés, les transports collectifs, les universités, les grands équipements et une part importante des populations fragiles, au bénéfice de bassins de vie beaucoup plus larges.

Depuis 2016, tout s’est intensifié : les urgences, les responsabilités, les attentes de nos concitoyens aussi. Depuis 2024, nos finances sont fortement mises à contribution et cela nous contraint très franchement.

Au-delà des enjeux constants liés aux finances locales et à la décentralisation, quels sujets spécifiques et peut-être nouveaux voyez-vous émerger en ce début de mandat et comptez-vous mettre en lumière le 1er octobre à Paris lors de cette Journée nationale marquant les dix ans de l'association ?

Je ne peux pas commencer sans évoquer la gangrène du narcotrafic, qui a endeuillé nos territoires. Nous constatons aujourd’hui sa diffusion dans des villes de moindre densité, mais ses principaux foyers demeurent souvent situés dans les grandes agglomérations. Nous avions pris la parole collectivement dès 2023 parce que les élus ne peuvent pas être laissés seuls face à un phénomène dont les ramifications sont nationales et internationales.

Mais beaucoup d’autres sujets changent aussi d’échelle. La santé, parce que les difficultés d’accès aux soins concernent aussi les quartiers urbains ; les mobilités, parce que la pérennité de nos transports publics atteint un point critique ; le numérique avec la grande rupture que représente l’intelligence artificielle ; l’alimentation, devenue à la fois un enjeu de souveraineté, de santé et de résilience ; l’articulation entre sobriété foncière et contraintes liées à l’accueil d’activités économiques et industrielles ; les coopérations territoriales, enfin, parce que l’eau, l’énergie, les mobilités ou les filières économiques ne connaissent pas les frontières de nos collectivités.

Le 1er octobre, il ne s’agira donc pas seulement de fêter dix années de France urbaine. Nous voulons surtout nous projeter dans le mandat qui s’ouvre et adresser un message au pays : voilà ce que les grandes villes, métropoles et agglomérations peuvent apporter pour répondre aux transformations économiques, sociales, démocratiques et environnementales qui viennent.

Cet été 2026 avec ses épisodes de canicule et ses incendies hors normes ne vient-il pas rebattre les cartes en plaçant le changement climatique en enjeu central pour toutes les politiques publiques ?

Nous le souhaiterions. Mais j’observe malheureusement que nous avons parfois tendance à oublier les urgences de l’été au moment de voter les budgets à l’automne. La canicule oblige à adapter les écoles et les crèches, végétaliser et désimperméabiliser, transformer les logements, créer des îlots de fraîcheur, sécuriser la ressource en eau. Les incendies nous rappellent également que la prévention, la sécurité civile et la résilience doivent être pensées à une tout autre échelle.

L’adaptation n’est donc plus une politique publique parmi d’autres. Elle traverse l’urbanisme, le logement, les mobilités, la santé, l’éducation, la protection des plus fragiles.

Et pourtant, au moment même où cette nécessité devient évidente, on fragilise les moyens d’investissement des collectivités : fonds vert, fonds chaleur, FCTVA, ponctions sur nos ressources fiscales… il faut être cohérent. On ne peut pas, en juillet, demander aux maires d’adapter leurs écoles à 40 degrés et, à l’automne, réduire les moyens qui permettent précisément de financer ces travaux.

L’adaptation aura un coût. Notre devoir de responsabilité est de le dire et d’organiser les investissements nécessaires dans la durée.

Cette journée se déroulera juste après la présentation du projet de loi de finances. Si le gouvernement suit les premières recommandations de la mission Cazeneuve-Pires-Beaune-Vermeillet, on devrait au moins échapper au Dilico. Quel serait selon vous le scénario le plus acceptable ?

Notre boussole a toujours été simple. Nous connaissons la situation des finances publiques du pays. Nous sommes responsables et nous n’avons jamais refusé, par principe, de participer à l’effort collectif.

Mais nous avons déjà beaucoup contribué, et trop souvent de manière disproportionnée. Les deux derniers budgets ont concentré une part importante de l’effort sur un nombre limité de collectivités : 50% des économies ont été faites sur les seules intercommunalités, alors qu’elles ne représentent que le quart du volume de dépenses des collectivités dans leur ensemble.

En 2025, beaucoup de collectivités ont pris des mesures "à usage unique" pour absorber le choc. En 2026, nous avons dû commencer à renoncer à certains investissements. Que se passera-t-il en 2027 si le même exercice est reproduit ? Nous savons que tout ralentissement se paiera bien plus cher demain.

Nous demandons donc deux choses : limiter et mieux répartir l’effort demandé aux collectivités dans son ensemble et plafonner ce que l’on peut imposer individuellement à chacune d’elles. C’est le sens du bouclier contributif que nous proposons.

Et surtout, il faut protéger l’investissement. Que l’État nous demande de participer au redressement des comptes publics peut s’entendre. Mais cela devrait l’obliger, en retour, à nous permettre de continuer d’assumer nos missions et d’investir face au mur climatique qui est devant nous. Et que notre contribution à cet effort soit concentrée et calibrée à juste proportion.

Au-delà de ce PLF, quel sera le principal cheval de bataille sur les questions de finances et de fiscalité pour l'après-présidentielle ? Peut-on encore imaginer revenir d'une façon ou d'une autre sur la suppression de la taxe d'habitation ?

Vous découvrirez le 1er octobre les résultats de la grande consultation que nous avons menée auprès des membres de France urbaine pour définir nos priorités collectives pour ce mandat. Les finances locales et la fiscalité y occuperont nécessairement une place importante, dans l’esprit d’autonomie et donc de responsabilité qui nous caractérise.

Je ne crois pas que recréer la taxe d’habitation à l’identique soit aujourd’hui à l’ordre du jour. En revanche, la disparition presque complète du lien fiscal entre une grande partie des citoyens et leur collectivité nous interroge. Ce n’est d’ailleurs pas seulement un sujet financier : c’est un sujet démocratique. Être responsable devant ses habitants, c’est aussi pouvoir assumer devant eux les ressources nécessaires aux politiques que l’on conduit.

Il y a surtout une contradiction qui devient intenable : l’État diminue ses concours, réduit progressivement notre autonomie fiscale et nous prive d’une partie croissante de nos ressources. S’il n’a plus les moyens de tout financer, nous pouvons l’entendre. Mais est-il légitime qu’il empêche également les collectivités de trouver leurs propres solutions ? Je ne le crois pas.

Pour nous, la priorité est donc le déplafonnement du versement mobilité, bloqué depuis 15 ans à un taux devenu insuffisant, et non pas la taxe d’habitation. Nous sommes confrontés à un véritable impératif de renouvellement et de développement de nos métros, tramways, bus et infrastructures. Si nous voulons maintenir et développer les transports publics, il faut donner aux autorités organisatrices les moyens de les financer. 

C’est une question de ressources, mais surtout de responsabilité locale. Les 25 principales autorités organisatrices de la mobilité du pays sont susceptibles de réaliser 34 milliards d’euros d’investissement dans les 10 années à venir. N’est-ce pas là une chance pour notre économie ? Nous disons au Parlement et au gouvernement : transformons l’essai dès le budget 2027.

Parce qu'on ne peut guère dissocier finances et compétences… la réforme de la décentralisation un temps évoquée n'aura finalement pas eu lieu. Le projet de loi État local, dans lequel vous aviez identifié des éléments positifs, a été retiré. Quelles décisions fortes et concrètes seraient prioritaires aujourd'hui ?

Nous avions joué le jeu de cette concertation depuis l’automne, sans naïveté mais avec la volonté de proposer. Et nous avions obtenu des avancées qui allaient dans le bon sens. Je pense notamment à la reconnaissance du rôle des métropoles comme autorités organisatrices de la transition écologique et solidaire, adossée à des contrats spécifiques : autrement dit, la possibilité de convenir avec l’État d’objectifs communs mais aussi d’une trajectoire pluriannuelle, négociée et engageante sur les moyens nécessaires pour les atteindre. Après l’été que nous venons de connaître, la nécessité d’une telle évolution de méthode me paraît encore plus évidente.

La décentralisation a peu évolué dans la décennie passée. Pour l’avenir, je crois moins à une décentralisation de compétences qu’une décentralisation des moyens et de la capacité d’agir. Nous ne demandons pas par principe de nouvelles compétences. Nous demandons que, lorsque la Nation fixe un objectif – construire davantage de logements, décarboner les mobilités, rénover les quartiers prioritaires, accroître les moyens locaux pour la sécurité publique, adapter nos villes au changement climatique –, elle fasse confiance à ceux qui ont la responsabilité concrète de le mettre en œuvre. Et qu’elle nous donne de la visibilité et de la stabilité.

Il y a derrière cela un enjeu démocratique essentiel : nous sommes élus sur des projets. Quand nos concitoyens élisent une équipe municipale, ils choisissent aussi un programme et une orientation pour leur territoire. Si l’État modifie sans cesse, et souvent brutalement, les règles du jeu et retire en cours de mandat les ressources qui devaient permettre de mettre ce projet en œuvre, nous arrivons à une forme de détournement de mandat : les citoyens se sont exprimés, mais les élus qu’ils ont choisis ne disposent plus des moyens d’appliquer ce pour quoi ils ont été élus.

Cela finit par abîmer très directement la confiance démocratique. On ne peut pas demander aux élus locaux de répondre devant leurs habitants de résultats qu’ils ne sont plus en capacité de produire.

La décentralisation, pour moi, c’est donc cela : des objectifs nationaux que nous pouvons partager, mais de la confiance, de la responsabilité et des moyens laissés aux élus pour les atteindre – et la garantie que le mandat confié par les citoyens puisse réellement être exercé.

› Egalement dans cette édition, les interviews de Johanna Rolland, de Nathalie Appéré et de François de Mazières, interviews que vous pourrez ensuite retrouver dans un "Localtis Mag" édité à l'occasion des dix ans de France urbaine.
 

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