Christophe Bouillon : "On ne peut pas se passer de l’ingénierie aujourd’hui"
Après une année un peu difficile, l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) est aujourd’hui confortée dans son action. Depuis sa création en 2020, elle a accompagné près de 8.000 collectivités, à travers une vingtaine de programmes, dont Action Cœur de Ville, Petites Villes de demain ou Villages d'avenir, en passant par Territoires d'industrie et son offre d'ingénierie sur mesure. À l'occasion du Printemps des territoires organisé ce 21 mai à Paris par la Banque des Territoires, son président, Christophe Bouillon, par ailleurs maire de Barentin (Seine-Maritime) et président de l’Association des petites villes de France (APVF), tire le bilan de l’agence et esquisse une troisième feuille de route. À l’entame de ce nouveau mandat municipal, il s’agit pour lui de travailler dans la continuité de ce qui a déjà été réalisé et qui fonctionne bien, en confirmant le rôle pivot du préfet. Avec un accent mis sur l’adaptation au changement climatique.
© Ville de Barentin / Christophe Bouillon
Quel message adressez-vous aux maires nouvellement élus qui ne connaîtraient pas l’ANCT ?
L'ANCT peut accompagner un maire d'abord pour conforter la vision qu'il a de son territoire mais aussi pour organiser, asseoir et conforter son projet municipal avec un soutien en termes d'ingénierie. L'ingénierie est essentielle aujourd'hui. On ne peut pas s'en passer. S'il n'y en a pas, on peut avoir des sorties de route ! Elle permet d'inscrire son action dans la durée et d'avoir les idées claires. Et au sein de l'ANCT, il y a une offre d'ingénierie assez fournie, dans le cadre de plusieurs programmes - Action Cœur de ville, Petites Villes de demain, Villages d'avenir -, auxquels contribuent différents opérateurs - la Banque des Territoires, l'Anah, l'Ademe, le Cerema, l'Anru. Il y a aussi une ingénierie sur mesure pour les villes qui ne font pas partie de ces programmes.
Quel bilan tirez-vous de ces programmes qui arrivent en fin de cycle ?
Je tire un bilan plutôt positif. Les enveloppes fixées au départ sont "réelles", avec un vrai effet de levier. Pour ACV, on a dépassé les 11 milliards d'euros et on évoque maintenant une troisième phase pour le programme. De la même façon, quand on a lancé PVD, on se disait qu'on allait avoir 3 milliards d'euros. Aujourd'hui on en est à 4 milliards d'euros : l'effet de levier fonctionne. Et quand on visite les territoires concernés, on voit qu'il y en a beaucoup : 244 pour ACV, 1.600 pour PVD, auxquels on peut ajouter les 3.000 bourgs de Villages d'avenir, et le double en termes de projets. Et nous proposons aussi une ingénierie sur mesure. Depuis la création de l'agence, nous avons dépassé les 2.500 collectivités ainsi accompagnées. On peut faire le constat de cet effet, et sur pièces ! Quand j'étais jeune maire, pour visiter des exemples qui fonctionnent, on nous emmenait loin en bus. Aujourd'hui, il suffit de visiter une de ces villes pour voir qu'il y a des solutions, en matière de renaturation, de mobilité, de transformation autour des gares et des entrées de ville. C'est une démonstration frappante et éclatante que cela fonctionne. Nous avons des démonstrateurs de transformation urbaine qui ont embarqué avec eux l'ensemble des transitions, numérique, démographique, écologique. C'est du concret. Par ailleurs, avec l'évaluation permanente qui est réalisée, nous constatons un regain d'attractivité dans les territoires concernés par ces programmes.
Ces programmes de revitalisation vont être prolongés. Y aura-t-il de nouvelles priorités, des ajustements ?
Bien sûr qu'il faut un "bougé". Depuis la création de l'ANCT, on dénombre une cinquantaine de rapports sur l'agence, ses programmes ou les enjeux d'ingénierie. Il faut sans doute préciser ce qu'est l'ingénierie territoriale, et être encore plus dans la coordination et dans une recherche d'efficacité et d'efficience. Il y a bien sûr aussi l'enjeu de l'adaptation au changement climatique, avec la question de l'effacement du trait de côte déjà très présente, les inondations… Il s'agit de mettre à disposition cette ingénierie en fonction de ces enjeux essentiels, pour la collectivité mais aussi pour le pays.
Lors de la "Journée des maires" organisée par l’exécutif le 16 avril, vous avez annoncé finaliser votre prochaine feuille de route. Que comportera-t-elle ?
Tous les trois ans, nous devons élaborer une nouvelle feuille de route. Ce sera la troisième, la dernière datant de juin 2023. On ne part pas de rien et c'est un travail mené avec tous les membres du conseil d'administration, sous la responsabilité des ministres Françoise Gatel et Michel Fournier et sous la tutelle de la Direction générale des collectivités locales (DGCL). Dans la deuxième feuille de route, nous avons ajouté les enjeux de transversalité, de guichet unique et l'idée de faire du préfet le pivot de l'action menée au sein des territoires. Ce rôle sera conforté. Pour cette nouvelle feuille de route, qui devrait arriver en juin, il ne s'agit pas de faire un "reset", mais de passer à une étape supplémentaire. Nos déplacements, une centaine dernièrement, nous en offrent la matière.
L’échelle intercommunale préconisée par Intercommunalités de France ou le Sénat est-elle la meilleure pour piloter ces projets ?
Cette échelle est déjà prise en compte dans PVD, les 900 chefs de projets étant positionnés au niveau des intercommunalités. Même chose pour Territoires d'industrie avec parfois même l'addition de plusieurs intercommunalités. En fait, on se trompe si on s'attache à une collectivité particulière. Ce qui importe, c'est la notion de bassin de vie, d'emploi, de mobilité. La nouvelle génération des contrats pour la réussite de la transition écologique (CRTE) est ainsi appuyée sur le bassin des habitants, de leurs habitudes. Mais - et là je prends ma casquette de président d'Association des petites villes de France (APVF) -, l'écueil à éviter est l'effet écran : une petite ville comprise dans un espace intercommunal, si elle souhaite aller plus vite, plus loin, plus fort, ne doit pas être bridée. Il faut viser l'efficacité. Dans Villages d'avenir, qui est organisé à l'échelle départementale, on a vu des collectivités, qui n'appartenaient pas forcément à la même intercommunalité, qui ont répondu par grappes. On voit aussi fleurir de plus en plus de contrats de réciprocité ou d'ententes territoriales, dans lesquels une métropole travaille avec des intercommunalités périphériques plus petites. Il existe de beaux exemples comme l'entente entre la métropole de Rouen et la communauté de communes Caux-Austreberthe sur la question des mobilités du quotidien ou le contrat de réciprocité entre Toulouse Métropole et le pôle d'équilibre territorial et rural (PETR) Porte de Gascogne concernant le projet alimentaire territorial.
Les élus de la montagne pressent pour un nouveau programme Avenir montagnes. Est-ce qu’on en prend le chemin ?
Il y a eu un Conseil national de la montagne en décembre. Il était très attendu et la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation Françoise Gatel laisse penser qu'il y aura une suite. Cela fonctionne bien objectivement. La montagne doit travailler la question de son adaptation climatique et de son modèle touristique. Ce sont aussi des territoires avec des vallées très industrielles alors qu'on les résume souvent aux sports d'hiver. Il faut regarder la montagne sous toutes ses facettes et ses dimensions.
Lors de son déplacement dans l’Allier le 22 avril, le gouvernement a semblé vouloir remettre les territoires au centre de la politique industrielle. Est-ce de bon augure pour les Territoires d’industrie ?
C'est plutôt de bon augure et un des promoteurs du programme, Sébastien Martin, est à la manœuvre. Ce qu'on a compris, c'est que la question de l'industrie passe par les territoires : 70% des emplois industriels sont situés dans des villes de moins de 20.000 habitants. Mais c'est un travail de longue haleine. Car au-delà du foncier, il faut du logement, des mobilités… Le programme Territoires d'industrie est multifactoriel. Il a une vocation à 360 degrés qui est essentielle. J'ai vu des territoires qui disposaient de foncier mais qui n'avaient pas la dimension logement et cela ne fonctionne pas car les entreprises ne peuvent pas recruter sans offrir des logements à leurs salariés. Il y a aussi l'originalité de ce programme, qui est dirigé par un binôme chef d'entreprise/élu et qu'il ne faut pas perdre de vue.
Certains rapports déplorent que l’addition de tous ces programmes ne constitue pas une politique d’aménagement du territoire. Le gouvernement a confirmé le 16 avril l’élaboration en cours d’une stratégie nationale d’aménagement du territoire. C'est indispensable ?
On ne peut pas se passer d'une stratégie d'aménagement du territoire. Quand on regarde autour de nous, on voit qu'on n'est pas les seuls à être fans de planification ! Et les pays qui réussissent aujourd'hui sont ceux qui ont une stratégie. On a confié beaucoup de choses aux régions mais l'aménagement ne peut pas se résumer en un simple manteau d'Arlequin. Il faut une bonne adéquation entre une pensée d'envergure nationale et des déclinaisons au niveau local. Il y a deux écueils à éviter : penser que les régions se débrouillent toutes seules ou penser que tout doit venir d'en haut. Mais il faut aussi faire attention car les territoires ont l'impression qu'on remet tout le temps l'ouvrage sur le métier. On a des PCET [plans climat-énergie territoriaux], des PLU, des Scot… Ce dont on a besoin, c'est d'avoir les idées claires et de s'y tenir. La pire des choses serait de donner le sentiment qu'on n'en a jamais fini et qu'on recommence toujours tout à zéro, avec un côté Shadoks insupportable !