La ville de 2050, si loin, si proche

Icade a de nouveau fait plancher élus et experts sur les contours de "la ville de 2050". Ou plutôt les villes de 2050, tant il apparaît nécessaire de tenir compte de la disparité des situations. Même si certaines tendances lourdes se dégagent, au premier rang desquelles figure le défi démographique.

"Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu'elles concernent l'avenir", prête-t-on à Pierre Dac. Le troisième colloque organisé par Icade ce 15 septembre sur "la ville de 2050" en aura apporté une nouvelle preuve. Face aux conséquences du changement climatique, la ville se fera-t-elle "refuge", comme le vante Alexandra Siarri, première adjointe à la ville de Bordeaux après un "été des toutes les crises" qui a singulièrement affecté la Gironde, ou risque-t-elle au contraire de "devenir invivable, et donc désertée" – menace agitée par la prospectiviste Sonia Lavadinho ?

Un voyage sujet à discussion

Autant que la destination, le voyage est sujet à discussion. Faut-il privilégier une solution pure et parfaite, en refusant par exemple que "la climatisation devienne la norme", comme le défend le maire de Bourges, Yann Galut, – dans une salle climatisée – ou "accepter de dégrader notre ambition d'une rénovation globale pour gagner en confort dans les dix prochaines années", comme le suggère le maire d'Annecy, Antoine Armand ? "On a besoin de petits changements tout de suite", plaide celui-ci, pour "embarquer la population". 

De même, alors que "800.000 ménages attendent un logement social", faut-il "construire davantage", comme le défend Marie-Laure Gadrat, directrice Île-de-France de la Banque des territoires – en "incitant les maires" à bâtir, préconise Gil Avérous, maire de Châteauroux et président de Villes de France –, ou les édiles des zones en déprise doivent-ils "accepter le déclin" plutôt que de contribuer à l'étalement urbain, comme le suggère Aziza Akhmouch, cheffe de la division Villes de l'OCDE, en excipant des "47 millions de logements vacants dans l'Union européenne, dont près de 6 millions en Île-de-France" ?

Des villes, et non une ville de 2050

Reste que l'alternative n'est pas toujours de mise. Il faut parfois retenir les deux options, mais pas aux mêmes endroits. Face à la disparité des situations, "on ne peut avoir de politique homogène", plaide Stephan de Faÿ, président d'Uli France. Aziza Akhmouch enseigne ainsi que si 14 des 38 pays de l'OCDE vont perdre de la population d'ici 2060, les villes de plus d'1 million d'habitants continuent, elles, d'attirer. Et si le foncier se raréfie dans ces métropoles ou sur le littoral, "les villes moyennes [en] ont encore pour accueillir les entreprises et les foyers", souligne le maire de Châteauroux. Des villes moyennes dont il déplore dans le même temps "qu'elles perdent des familles, qui partent vers la périphérie". Il souligne "l'impérieuse nécessité pour elles de conserver des classes moyennes, et pas seulement des jeunes sans revenus et des personnes âgées à faibles revenus". 

Quand le centre-ville concentre l'attention, mais plus la population

Las, il est relevé que les centres-villes se font trop chers et souvent peu adaptés à la nouvelle donne climatique. "Il y a un dialogue à ouvrir avec les architectes des bâtiments de France pour que le centre ancien continue à être vivable", prône notamment le maire de Montpellier, Michaël Delafosse. "60% de la population française vit en périphérie", rappelle Sonia Lavadinho… tout en relevant que c'est "dans les centres-villes qu'on fait les trucs super bien [pour l'adaptation au changement climatique], pour gagner des prix".

Une ville de 2050 "déjà là", "réparée"…

Quelques tendances communes se dégagent toutefois. "75% de la ville de 2050 existe déjà", observe Marie-Laure Gadrat – 80% pour les logements selon l'ancienne ministre Valérie Létard, et même 85% si l'on en croit son successeur, Vincent Jeanbrun. "La ville de 2050 ne sera pas trop différente d'aujourd'hui. Ce sera une ville réparée", complète Tommaso Vitale, doyen de l'école urbaine de Sciences Po. "Réparée" au mieux, puisqu'il attire l'attention sur "l'invisible", autrement dit l'ensemble des réseaux qui "seront tous pourris en 2050" si l'on continue à ne pas en prendre soin. Antoine Armand souligne pour sa part que même s'il devait y consacrer tous les moyens à sa disposition, les 34 écoles qu'il doit rénover ne pourraient l'être qu'en "2065 - 2070 au mieux". D'où la nécessité de "bien connaître son patrimoine pour définir ses priorités d'intervention", souligne Clément Lecuivre, président du directoire de CDC Habitat.

… et confrontée au défi démographique

Autres tendance lourde, la déprise démographique. "Un défi dans lequel la France est empêtrée sans s'en rendre compte. La France, c'est le Limousin !", alerte Sonia Lavadinho. "La démographie, c'est l'angle mort des politiques publiques […]. On continue à prendre des décisions sans en tenir compte", opine Aziza Akhmouch. Des alertes peut-être à tempérer.

S'y ajoute le vieillissement de la population. Sonia Lavadinho met en exergue "la grande bascule des papy-boomers en 2035". "La ville sera âgée", résume Tommaso Vitale. Et "celles de moins de 500.000 habitants vieillissent plus vite que les grandes", précise Aziza Akhmouch. 

Intensification et réversibilité des usages

Avec pour corollaire des écoles, des maisons, des bureaux qui se vident. D'où l'importance "de penser en amont l'intensification et la réversibilité des usages", prévient l'architecte Maud Caubet. Singulièrement des logements, qui doivent pouvoir répondre aux parcours des habitants "de plus en plus fracturés", mis en relief par Marine Tournier, d'Action logement. Outre la nécessaire "adaptation physique" pour faire face à la perte d'autonomie, l'experte souligne l'importance de répondre au risque "d'isolement et de perte de lien social" des seniors qui y habitent. "La priorité c'est l'entraide", estime Sonia Lavadinho. Et ce, à toutes les échelles – du bâtiment, du quartier, de la ville… –, prévient-elle. "Une ville ne peut pas être exemplaire dans une région qui périclite", complète-t-elle. En insistant sur le fait que "2050, c'est maintenant !"

Face au mur

La priorité, c'est selon elle aussi de "passer rapidement à l'échelle", singulièrement "en Europe, où l'on est vraiment en retard, et en France, où on l'est encore plus". Elle se veut néanmoins optimiste : "Nous sommes tous d'énormes procrastinateurs. On n'agit bien que face au mur. Et il est là ! C'est dans cette mandature, locale et nationale, que cela va se jouer", est-elle convaincue. Considérant que "tout notre système est complétement bloqué", Olivier Sichel, directeur général du groupe Caisse des Dépôts, ne voit lui qu'une seule solution : "Il faut innover !" "Il faut expérimenter. Sans avoir peur de se tromper", renchérit l'architecte urbaniste Djamel Hamadou. "Avec l'énergie de l'urgence, pas encore celle du désespoir", conclut Nicolas Joly, directeur général d'Icade.

 

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